ciel gris

Oh Barbara

Tu as tout pour toi, ma chérie ! Il n’arrêtait pas de me le répéter mon père. Pas comme moi, il ajoutait. Tu as la chance, toi, de pouvoir faire des études. Alors, vas-y, aie de l’ambition. Je comprenais, Papa, que cette ambition tu aurais aimé qu’elle fut la tienne, mais qu’avec ton CAP tu avais été condamné à rester ouvrier.

Gavage indolore

HEC, un MBA, j’ai tout avalé, sans rechigner. En me glissant, sans heurts, sans vagues, transparente, parmi mes condisciples qui ne pouvaient même pas imaginer un quart d’instant que je n’avais jamais pris l’avion et que mes parents ne possédaient pas de maison de campagne. Ne possédaient pas de maison tout court et cédaient à l’angoisse, malgré l’habitude, quand la fin du mois se profilait, et les traites qui vont avec. J’ai bossé comme deux, me suis nourrie de pâtes premier prix et de soupes lyophilisées, au milieu de tous ces nantis, parce qu’avec une bourse scolaire, on n’est pas Crésus. Mais je ne ressentais rien, aucune douleur, seule la sensation de frôler les étoiles qui me portait au firmament de l’ambition.

Jamais placée dans les tout premiers de la promo, mais bien classée. Toujours. J’ai obtenu des stages prestigieux. Rencontré des mentors, des intellectuels, fait mes premiers pas dans les restaurants des beaux quartiers. Me suis appliquée comme Pretty Woman à apprendre les codes d’un luxe que je pensais pour certains. Pour les autres.

A l’aune du nombre de zéros 

Après les stages, des propositions d’embauche pour des postes à responsabilités, comme on dit, dans des banques, des cabinets d’expertise et d’audit. Je faisais la fine bouche. Faisais monter les enchères. Des zéros, des stock-options, vols en first, chambres 5*. Et toujours des oui. Personne pour m’arrêter. Surtout pas mon père. Ma mère doutait. Si ça te rend heureuse, elle disait.

Travailler. Travailler toujours plus. Terminer à pas d’heure. Rentrer en taxi. Et puis déménager, pour ne pas perdre une minute, dans un appartement à une encablure,  au cœur du quartier d’affaires. Béton, vitres et métal. Glacial en hiver, brûlant en été. Un seul arbre à deux cents mètres à la ronde, maladif, écrasé par la hauteur des tours, se demandant ce qu’il fiche là, qu’elle mauvaise carte du destin il a tirée pour se trouver dans une telle disgrâce.

Dans mon dé à coudre hors de prix, je passais. Dormais quatre ou cinq heures et repartais au boulot la fleur au fusil. Quelle connerie la guerre, celle du business autant que toutes, mais je ne le savais pas encore. Les journées vélo-métro-boulot de me débuts virèrent insidieusement au taxi-avion-boulot en working girl que j’étais devenue, anesthésiée par les euros, obnubilée par cette réussite qui se mesure au nombre de chiffres alignés sur son bulletin de salaire.

Une armée des ombres

Parfois un homme m’accompagnait jusqu’à mon lit. Surtout le vendredi soir, quand l’esprit et le corps se relâchent. Après quelques bières, un joint parfois. Il revenait le vendredi suivant et encore quelques vendredis. Et un autre prenait sa place. Aucun ne s’est éternisé. Je n’avais rien d’autre à leur offrir que l’image d’eux-mêmes, épuisés par une course à l’ambition. Nous étions des soldats programmés pour le business, tous pareils, dans nos uniformes. Que sont-ils devenus maintenant, ces amants de quelques semaines, sont-ils morts disparus ou bien encore vivants ?

Ma mère s’inquiétait, sans ne rien montrer d’autre qu’une fierté portée en étendard. La réussite de sa fille. Tu as un copain ? Tu ne comptes pas te marier et avoir des enfants ? La vie passe, tu sais, et n’attend personne. Je travaille, Maman, je n’ai pas de temps pour ça. Des copains, j’en ai, ne t’en fais pas. Ma vie, elle est comme ça et elle me convient. Pour clore le sujet, je lui offrais un sac de marque, une paire d’escarpins en cuir, un carré Hermès… qu’elle rangeait soigneusement au fond de son armoire parce qu’ils étaient trop beaux pour elle.

D’avions en taxis, de tableaux Excel en PowerPoint, je suis devenue experte en organisation. Gourou du logigramme, chantre du diagnostic, prêtresse des préconisations. Appelée au chevet des entreprises, comme on dit. Experte en réorganisations plutôt. Pas de quartier. Il fallait trancher. Mutiler pour sauver. À y perdre des âmes, et la mienne en premier, peu importait.

L’inconnue  

Et puis, un jour, je l’ai croisée, cette inconnue dans l’ascenseur, Elle souriait, Et moi je lui ai souri de mêmeToi que je ne connaissais pas, toi qui ne me connaissais pas. Même le Diable sait sourire.

Cinq minutes plus tard, je me trouvais dans le bureau du Directeur général, attendant la DRH qui ne devait pas tarder. Et c’est elle qui est arrivée, les lèvres serrées, le regard inquiet. On va éviter un PSE, j’espère, elle a dit, la voix blanche. Chevrotante.

Le DG a ouvert un dossier. Un organigramme. Des noms. Des visages imaginés. Ma mission s’est dessinée, laissant la DRH désarmée. Des têtes à sacrifier sur l’autel de la Sauvegarde de l’Emploi, le Plan on n’allait pas y couper. Couper, rayer, enlever, aérer. Des strates, des directions, des services. Restrictions en tous genres, rationnement annoncé. Ersatz sans goût ni odeur. Et pour ne rien sauver du tout, parce qu’il n’y avait rien d’autre à sauver que des bénéfices toujours croissants et des dividendes gonflés. La routine en sorte. Ma routine d’une journée au front. Mais ce n’était plus pareil, tout était abîmé. La réalité, tel un éclat d’obus, m’avait atteinte en pleine face. Parce que ce devait être le bon moment, parce qu’un sourire m’avait rendue humaine. Enfin.

J’ai plongé mes yeux de commandant de troupes dans ceux de la DRH, combattante aussi désarmée qu’involontaire. Il pleuvait sans cesse sur nous ce jour-là. Un gouffre de tristesse qu’un éclair de colère vint zébrer. Contre son supérieur, contre le système, contre moi. Mais je n’étais plus celle-là. Refusant de couper des têtes, j’ai proposé une réorganisation. À chacun sa place, à chacun une place. Où sont les économies ? a demandé le DG. Je l’ai regardé, fixé plutôt. Avec un visage heureux, avec le visage de celui qui dépose son arme et affirme qu’il est prêt à mourir pour ne pas trahir. Dans l’augmentation de la productivité, cela va sans dire. Elles seront là les économies.

Ce n’est pas ce que le Conseil d’administration vous demande, il a répondu. Mais c’est que je vous propose, c’est ma seule et unique proposition à vrai dire, j’ai rétorqué. Une piste intéressante, a ajouté la DRH.

Touché, coulée

Il a froncé les yeux comme touché par un projectile en plein front. Avant de me demander de sortir de son bureau. Derrière la vitre, depuis le couloir, je l’ai vu tancer la DRH puis décrocher son téléphone. Mon boss à l’autre bout de la ligne certainement. Sous une pluie de fer, de feu d’acier de sang, il m’a virée. Pas faite pour le job, il a dit. Il n’avait pas tort. Plus faite pour le job.

J’ai quarante-deux ans, plus de travail, ni amant ni mari, pas d’enfant. Plus d’envies. Personne vers qui courir, personne à serrer dans mes bras. Des regrets, des remords et un vide abyssal. Rien d’autre que des euros à la banque, des affaires de luxe dans le dressing et cet appartement vide et froid. Il pleut sans cesse depuis ce jour-là. Et ma vie n’est plus qu’une pluie de deuil.

Barbara, rappelle-toi de ta vie d’avant, me dit mon père. Tu as tout pour toi. Fais un effort et tu vas redevenir celle que tu étais. Ne m’en veux pas si je te rudoie, c’est pour ton bien, il insiste. Je suis fatiguée, Papa. Pas autant que toi, c’est certain, après quarante ans d’usine. Mais tellement fatiguée. Terriblement désenchantée par cette guerre d’aujourd’hui.

Barbara, s’inquiète ma mère, tu n’as vraiment pas bonne mine. Es-tu certaine de ne pas être malade, tu as fait des examens pour vérifier ? Je n’ai rien, Maman, je t’assure. Je souffre de mes rêves morts, de mes rêves partis pourrir au loin, au loin très loin de moi, dont il ne reste rien.

Rêves et projets en surface

Les mois ont passé. Pilules et toubibs. La guerre des nerfs a cessé, les bombardements d’injonctions se sont tus, les tirs d’heures à n’en plus finir ne résonnent plus. Du sommeil, du soleil, le grand air, du vent et des oiseaux, mon corps s’est réveillé. Après avoir dit stop, il a dit Et tes rêves, Barbara ?, la vie reprend.

Je veux marcher, souriante, épanouie, ravie. Sous la pluie et le soleil. Ruisselante d’envies et de projets. Il est temps, Barbara, de reconstruire ta vie.

Mon téléphone a sonné. J’ai eu du mal pour vous retrouver ! C’est la DRH qui m’appelle, elle a démissionné après que je me suis fait virer. Mon attitude lui en a donné la force. Elle veut me remercier, me dire qu’elle a besoin de personnes comme moi, humaines avant tout, engagées pour le meilleur et non le pire, dans l’entreprise où elle travaille désormais. Et si nous prenions un verre ensemble, et si on se disait tu même si on ne s’est vues qu’une seule fois ?

Photos : Pixabay

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livre

La passeuse de livres

Je l’attendais à la sortie de ma station de métro. Elle est arrivée avec un sourire sur les lèvres et un bouquin dans la main.

Je l’ai rencontré sur Geev, une appli pour favoriser les échanges d’objets et alimentaires. Un bon plan anti-gaspi. Adepte depuis longtemps du don, j’en ai déjà parlé, j’ai découvert il n’y a pas très longtemps ce dispositif bien plus pratique que les mises en relation par mail. N’y voyez aucun prosélytisme de ma part, juste une explication du contexte dans lequel j’ai rencontré celle que je vais appeler Céline.

livreSur l’appli, elle proposait un ouvrage de Yasmina Reza, l’un de ceux que je voulais justement acheter. Alors j’ai attendu quelques jours pour me déclarer, afin de ne priver personne, et nous nous sommes retrouvées à une encablure de chez moi puisqu’elle passait justement par là.

C’est un livre très agréable à lire, vous verrez, avec toute une série de personnages et de petites histoires, m’a-t-elle dit en me remettant le Folio. Vous donnez vos livres après les avoir lus ? lui ai-je demandé. Elle m’a répondu qu’en effet, elle trouvait cela plus intéressant de faire circuler les belles histoires plutôt que de les empiler chez elle. Qu’elle était ravie de partager le plaisir qu’elle avait à lire.

Elle souriait, Céline, en m’offrant son livre. Je lui ai répondu que je donnerai à mon tour ce Poche après l’avoir lu, qu’ainsi il poursuivrait sa route. Et nous nous sommes dit au revoir. Passeuses de livres, heureuses parmi les heureuses.

 

écriture

Atelier récréatif

Un atelier d’écriture créative au bureau, je l’ai fait !

Animer un atelier d’écriture, j’y songeais depuis un moment déjà. Pour plus tard. Dans cette perspective, j’ai passé des heures à chercher la bonne formation de formateur, en vain. Je m’imaginais rejoindre une structure associative, animer un atelier dans une forme classique, avec des écrivants au long cours.

Mais c’est la vie qui décide. Toujours.

« Pense à ce que tu aimerais faire et applique-le dans ton job » m’a conseillé en fin d’année dernière une amie lorsque je me plaignais de mon manque d’intérêt pour mon nouveau poste.

Ecrire, c’est ce que j’aime à n’en pas douter. Découvrir des personnalités aussi. Partager, stimuler, encourager tout autant. Alors j’ai osé.

J’ai osé proposer à mon entreprise un atelier d’écriture. Il m’a fallu entrer au chausse-pied dans le format des animations de la pause déjeuner. Une demi-heure. M’adapter au contexte. Ecrire en plein milieu de journée entre deux réunions techniques serait ardu pour n’importe quel écrivain chevronné, alors pour un débutant…

J’ai prévenu. C’est un test. Quatre collègues se sont présentés, stylo en main. L’écriture ré-créative, c’est quoi ça ?, on veut savoir. Ecriture créative sur un temps récréatif pardi !

écritureCinq semaines durant, ils ont planché sur des exercices. Chez eux. Ils se sont donnés, croyez-moi, se sont découverts des trésors d’imagination – et nous avons bien ri quand ils les ont partagés – et un talent insoupçonné. Des envies surtout. Celle de poursuivre l’écriture. Celle de continuer à partager leurs difficultés et leurs élans, d’être encouragés et stimulés par de nouveaux exercices. Ils en redemandent, je suis ravie.

D’autres collègues m’ont fait signe. On a manqué ton atelier. Quand est-ce que tu en proposes un autre ?

Quand j’aurai trouvé le moyen de poursuivre l’activité avec mes défricheurs tout en accueillant de nouveaux arrivants. Très bientôt assurément parce qu’ils me manquent déjà ces apprentis enthousiastes.

Image par tookapic de Pixabay

invader

Invasion

Oh, un Space Invader ! Je fais la maligne auprès de la copine qui m’accompagne dans cette visite de l’expo d’art contemporain à la patinoire de Saint-Ouen. Mais je dois vous l’avouer, Invader je ne le connais pas depuis bien longtemps. C’est dans un bus que je l’ai rencontré !invader

Il y a un an ou deux peut-être, trois au maximum, j’avais décidé de prendre le bus pour me rendre à un rendez-vous dans le nord de Paris. Je devais avoir l’esprit joueur ce jour-là. Evidemment, le bus a lambiné  et je suis arrivée en retard, mais par le métro je n’aurais pas appris cette histoire, comme quoi… Je m’égare, revenons aux faits.

Les deux femmes

A côté de moi, dans le bus donc, deux femmes parlaient. La plus âgée dit « On y arrive, vous voulez que je fasse la photo, je sais où il est, je saurai faire vite. » Je me demandai ce qui pouvait valoir une photo dans cette rue quelconque du 12e arrondissement.

La femme prit le téléphone de la plus jeune et visa la devanture d’une boulangerie. Une boutique qui n’avait rien de bien particulier. C’est alors que je la vis, la petite mosaïque apposée sur le pignon bien au-dessus du store rayé déroulé à l’horizontale.

Semblable dans l’esprit à celle qui se trouve dans mon quartier, apparue sur un immeuble il y a longtemps déjà sans crier gare. Et dans laquelle je n’avais jusqu’alors vu qu’une profanation de façade. Mais qui s’est amusé à coller des carreaux ainsi ? je m’étais dit. Et même : Il est gonflé, on ne décore pas un mur qui n’est pas à soi, il n’a pas eu peur de se faire choper. Ca ne passe pas inaperçue une échelle de plusieurs mètres de haut, même la nuit !

La mosaïque y est restée, et je me demandais comment elle pouvait avoir été aussi bien acceptée par les habitants de l’immeuble, ayant même survécu à un récent ravalement de façade.

« Il y en un autre bientôt, vous allez voir ! » clama la photographe providentielle. Je compris à leurs échanges que les deux femmes ne se connaissaient pas, que la jeune visitait la capitale alors que la quadra y habitait.

Je leur fis un sourire en leur désignant une mosaïque murale au-dessus d’une crèche, une cigogne je crois. C’est celle-là que vous cherchez ?

Non, c’est une imitation, s’accordèrent-elles sans hésitation. Et comment reconnaît-on les vrais des faux ? demandai-je ingénument.

L’invasion est là

C’est alors qu’elles me parlèrent d’Invader et de ses Space Invaders, du site qui les recense partout dans le monde, du challenge qui consiste à en  collectionner les photos.

Et là m’est apparue la Béotienne que j’étais, dans toute la splendeur de son ignorance. Qu’est-ce que ça rapporte de collectionner les vues ? demandai-je. Des points, c’est tout, c’est un jeu. On peut prouver qu’on les a regardées en vrai.

Alors je me suis souvenue d’avoir partagé mes interrogations avec un jeune, après avoir remarqué d’autres figures que celle de mon quartier fleurir sur les murs de la ville. Qu’est-ce que ça signifie ce machin sur le mur ? Et obtenu une réponse qui m’avait laissée perplexe. Quelque chose comme, tu la photographies et tu vas sur le site Internet. J’en avais déduit qu’il s’agissait d’un genre de QR Code qui donnait des informations, même si je ne voyais pas du tout comment cela pouvait fonctionner.

Mes joues s’empourprèrent à ce souvenir. Que les fans d’Invader pardonnent mon égarement, que la planète du Street Art ne me condamne pas, je venais de me prendre une claque !

Maintenant, tel David Vincent, un vague cousin peut-être que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître, j’en vois partout des envahisseurs. Il faut dire que la capitale en compte des centaines des Space Invaders pixelisés. Deux dans mon seul quartier, et j’ai vérifié ils sont authentiques. Avis aux chasseurs !

Photo ci-contre : Office du tourisme de Vincennes

Autre article sur le street art : Ememem

Blocages dans le train

Cette semaine encore je me suis rendue à Cahors, un aller-retour en train comme souvent.

La Seine dormait encore quand je l’ai traversée entre les gares de Lyon et d’Austerlitz. J’aime regarder les lumières qui ondulent sur l’eau. Je les ai photographiées.

Puis je suis montée dans le train et me suis confortablement installée en perspective d’un somme.

« Un médecin ou toute personne appartenant au corps médical est demandé de toute urgence sur le quai au niveau de la voiture 4. Je suis le chef de bord de ce train. » L’angoisse teintait son appel, c’était du sérieux.

Je me suis penchée derrière la vitre, la voiture 4 c’était la mienne. Un jeune homme était allongé sur le sol, un autre accroupi lui tenait la tête tandis qu’un agent SNCF, téléphone en main, observait, les traits tirés, les yeux froncés, cette tête qui tressautait et le corps qui se tordait à se recroqueviller.

Une femme me frôla dans sa hâte. « Je suis infirmière » l’entendis-je annoncer à sa descente du train. Elle s’entretenait avec le petit groupe quand une autre femme surgit. « Vous êtes Docteur ? » demanda l’agent avec une pointe d’espoir dans la voix. « Docteur en pharmacie » elle répondit.

Je me dis que c’était mieux qu’un Docteur en physique nucléaire. Mais envoyai un sms à ma fille. Tu ne voudrais pas faire un détour par Austerlitz pour prendre en charge un patient, que le train démarre quoi ! Je n’attendais aucune réponse, il n’y en aurait pas. Sauf peut-être : je suis pneumologue, pas urgentiste LOL.

Le supposé-par-moi-épileptique se releva, s’assit tandis qu’un agent au brassard Sécurité arrivait en poussant un fauteuil roulant dans lequel le jeune homme se retrouva installé en moins de deux. Il parlait, il souriait, ça allait pour lui. On va partir, me dis-je.

Que nenni. J’entendis le contrôleur se confier à un passager venu aux nouvelles. « Il tient absolument à embarquer. Mais moi je n’y tiens pas du tout, je suis seul à bord, et il ne veut rien entendre. »

Coucou chéri, tu ne pourrais pas passer par Auster, besoin urgent d’une argumentation béton ! 

Là encore je n’attendais pas de réponse de fiston. A défaut je pouvais la rédiger à sa place : T’es relou, t’as vu l’heure ?  🙄

Les tractations semblaient se poursuivre. Un quart d’heure de retard déjà.

« Tu sais où trouver un formulaire de décharge ? » demanda une voix derrière moi. « Il ne montera pas tant qu’il n’en aura pas signé une. Je veux pas d’emmerdes moi, t’imagines s’il refait une crise ? Il dit que ça lui est jamais arrivé avant, mais va savoir… »

Coucou grand chéri, t’aurais pas un formulaire de décharge dans ton cartable ? Les assureurs et les décharges, ça va de pair, non ? 

Point de réponse à attendre. Peut-être un petit émoji en retour, 😘 ou encore😝. Mais pas plus c’était sûr à n’en point douter.

« Le train va partir avec un retard de 20 minutes dû à l’assistance portée à un voyageur malade. Attention à la fermeture des portes. »

Enfin ! Je m’affalai sur mon siège après avoir envoyé un nouveau sms. Merci les chéris pour votre soutien. Bonne journée !

« Ici votre chef de bord (celui qui se sent bien seul). Le train desservira les gares de Les Aubrais, Vierzon, Châteauroux… (une liste infinie que je vais vous épargner). Le service de restauration stationnera en voiture 3 suite à un problème technique. Vous pourrez y trouver pour une pause gourmande des boissons chaudes, froides, des viennoiseries, une compotée de fruits, des chips bio de la gamme BCBG… (liste aussi interminable qu’improbable là encore sans intérêt pour le lecteur). Nous acceptons tous les titres de paiements sauf les chèques et les tickets restaurant et sans montant minimum. Nous vous souhaitons un bon voyage. »

J’imaginai que l’homme-seul se le souhaitait bon, lui aussi, le voyage ; qu’il croisait les doigts à se blanchir les articulations pour qu’aucun malaise ne surgisse à nouveau dans ce train de l’enfer dépourvu de tout membre du corps médical un tant soit peu capé.

Et décidai que le café ne venant pas à moi, c’est moi qui irais au café. En me rendant dans la voiture 3, je remarquai que la porte coulissante qui aurait dû fermer la voiture 4 était maintenue ouverte. Pas étonnant qu’il fasse frisquet dans le wagon. J’appuyai vainement sur le gros bouton en haut de la porte. « Inutile, il est cassé » m’expliqua le passager voisin de cette porte fantôme. Je lui offris une grimace doublée d’un haussement d’épaules censée l’assurer de toute ma compassion. A la loterie de la réservation, c’était lui le perdant !  No chance.

La roulante se trouvait reléguée dans un espace étroit, comme bannie avec la jeune femme qui s’occupait d’elle. « Croyez bien que je le fais pas exprès de rester coincée là, moi. Mon job c’est de pousser le chariot, c’est ça que j’aime, mais le tiroir est coincé ouvert, regardez » dit-elle en mettant un coup de pied dans le bas du meuble. « Rien à faire. » Et la roulante se reprit une torgnole. « Pour des questions de sécurité, je suis interdite de sortie. » On aurait dit une enfant punie. Questions de sécurité et de bon sens. Elle n’irait pas bien loin en manœuvrant pareil engin.

« Je n’ai pas de monnaie. Billet ou carte bleue ? « proposai-je tandis qu’elle préparait mon allongé.

« La carte ça fonctionne toujours, jamais aucun problème, je vous assure. Le terminal il est toujours ready. Même sous la neige, il marche. Y’a bien que lui ! Tout le reste part en couille ! Oh pardon ! Part en… »

« Part en lambeaux, peut-être ? »

« C’est ça », répondit-elle avec un sourire d’enfant espiègle.

En regagnant ma place, je me dis que le chaos avait souvent une origine unique provoqué par un enchainement d’évènements, que les fatalités multiples étaient  rares. Comme dans un film, je vis la roulante passer sur le quai avant son chargement à bord, l’épileptique-supposé s’effondrer juste à son niveau, accrocher le tiroir sans que personne ne s’en rende compte. Juste avant d’être pris en charge. Une fois embarqués, le chariot est identifié comme défectueux  alors que l’épileptique se prenant à lutter contre une grise d’angoisse post-traumatique bloque la porte pour se rafraichir. Mais le matériel est pourri et le système rend l’âme.

Ca pouvait se tenir. En tout cas, l’épileptique coincé au sol, comme la porte dans son cadre, le tiroir dans le bas du meuble et l’agente SNCF dans son cagibi, ça faisait beaucoup de trucs bloqués en si peu de temps.

De retour à ma place, je vérifiai la photo prise au lever du jour en sirotant mon café. Mais surprise ! elle était ratée, comme si la mise au point, elle aussi, s’était grippée.

Je rembobinai mon film. L’épileptique-qui-ne-le-sait-pas-encore traverse le pont, il consulte Insta en marchant, effleure par mégarde une femme élégante qui photographie la Seine – moi !- suffisamment fort pour qu’elle rate sa photo mais pas assez rudement pour qu’elle s’en rende compte, puis il court vers son train, se sent défaillir, butte contre le bas d’un chariot de service, en s’écroulant. La jeune femme qui pousse l’engin appelle à l’aide le chef de bord. Sous le coup de l’émotion, elle ne remarque pas que le choc a endommagé la coulisse du tiroir et ce n’est que l’engin chargé à bord qu’elle s’en rendra compte. Après tractations, l’épileptique-désormais-supposé monte à bord, se sent mal après coup et décide de s’octroyer un peu d’air frais. Mais la porte une fois bloquée ne veut plus rien savoir. Comme le tiroir, deux têtes de mule !

Et tout en rêvassant,  je regardais la nature défiler derrière la vitre empoussiérée.


Les voyages en train et les gares m’inspirent. L’homme de la gare, un récit à découvrir ou à relire.

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couloir métro

Labyrinthe

Le métro comme bien des matins. Toujours le même itinéraire. Changement de ligne à Nation. Je descends de la rame, me dirige tout droit vers le couloir de jonction. Mais un cordon rouge, marqué « Passage Interdit » me barre la route. L’automate que je suis dans ces circonstances ne le voit qu’au dernier moment, trop occupé à foncer tête baissée dans la gueule de la foule.

Situation inhabituelle. Moment d’égarement. Mais qu’est-ce qui se passe ? Un instant j’envisage de passer sous le cordon, de forcer le passage. Je me reprends, mais où est donc l’échappatoire ? Je suis un jeune homme au pas assuré qui s’engouffre dans le couloir voisin, en contre sens. En haut de l’escalier, je l’ai perdu de vue. Intersection à choix multiple. Aucun fléchage. Comme dans un labyrinthe, où sortir rapidement est la priorité, j’opte pour la voie qui me semble la plus probable sans prendre le temps de regarder autour de moi. Qu’est-ce qui a poussé la Ratp à fermer ce couloir ? Une voie d’eau ? Un effondrement de la voute ? Hum… j’en doute. L’absence de fléchage de remplacement signifie certainement une fermeture très temporaire.

Toute à mes pensées et à ma course folle, je me suis égarée. Ma ligne n’est indiquée nulle part. J’attends la prochaine intersection pour m’autoriser un tour sur moi-même. Parcours du regard chaque entrée de couloir avec l’intensité d’un scanner.

Mon numéro de ligne, inscrit sur le mur. Soleil sorti des nuages. J’ai retrouvé la piste. Je rebrousse chemin, je suis passée devant le bon accès, un court instant avant, sans le voir. M’y voilà. La question me taraude, pourquoi le passage est-il fermé ? Un malaise ? Un agent Ratp serait présent sur place.

Un décès ? Celui de la SDF qui dort souvent dans ce couloir ? A demi cachée sous un monceau de couvertures répugnantes. Ses pieds nus crasseux dépassant d’un côté, des mèches de cheveux gris collés de l’autre. Et cette puanteur !

Avant même de la voir, je sens littéralement sa présence. Je bloque ma respiration, passe en apnée devant sa couche et ne reprends de l’air qu’après l’avoir largement dépassée. Je croise des visages front plissé, nez pincé. Personne ne peut ignorer cette pestilence. Certains s’en accommodent comme moi, difficilement, détournent leur regard en longeant la malheureuse ou au contraire l’observent. D’autres rebroussent chemin.

Elle est là, couchée, les matins d’hiver, très souvent. Une fois, une seule, je l’ai vue assise au milieu de ses guenilles. Son visage aux traits fins et réguliers était maculé de traces sombres et ses cheveux gris et épais aussi emmêlés qu’une ronce sauvage. Elle semblait hagarde. Ou seulement se réveillait-elle. Elle avait dû être belle. Et certainement le serait-elle encore sans cette odeur et ses oripeaux qui la protègent des prédateurs. Des prédateurs comme des personnes attentionnées.

Où se trouve-t-elle aujourd’hui, dans un autre couloir ou morte dans l’indifférence ?

Les jours passeront sans que je connaisse son sort. Sans que je connaisse la raison de la fermeture temporaire de ce couloir du métro. Des questions sans réponse, il y en a plein le monde. Des hommes et des femmes qui s’effacent, aussi.

Je monte dans la rame de métro pour la seconde partie de mon trajet. Comme bien des matins.

Photo : Wikimedia Commons

Plaisanteries des dieux

« Le destin est vieux comme le monde. Il a bien vu des choses, probablement toutes, ce qui explique sans doute son besoin irrépressible de brouiller les cartes dans l’espoir qu’adviennent des évènements imprévus. Des péripéties dont il s’amuse, et que certains qualifient de plaisanteries des dieux. Brouiller les cartes, brouiller les vies, se distraire en faisant des noeuds, en installant un virage à tel endroit, en cassant un pont à tel autre, en ballotant nos coeurs, en assénant à l’existence des pitchenettes de manière à bouleverser ce qui est immobile et solidement enraciné. »

Une définition ô combien poétique de la vie, surprenante et pourtant si juste, extraite de Ton absence n’est que ténèbres de Jon Kalman Stefansson.

Un merveilleux roman ; à chaque ligne, l’auteur parvient à procurer au lecteur une émotion, une révélation,  l’entraîner dans des sentiments puissants, des tourmentes psychologiques. Je n’en ai pas encore terminé la lecture et j’aurai plaisir à vous en reparler très prochainement.

Les gens sont beaux

Ce matin dans le métro une grande affiche « le livre jeunesse n°1 des ventes » m’a rappelé que je voulais vous parler de Les gens sont beaux, même si vraisemblablement il n’y a plus besoin d’en faire la promo !

Je l’ai acheté il y a quelques jours. J’avais ce projet depuis un moment mais c’était un peu sorti de ma tête. Une visite à ma librairie jeunesse pour des cadeaux à acheter, l’album est entré aussi sec dans mon champ de vision, je n’ai eu qu’à le saisir, c’était un signe !

C’est un post de Virginie Grimaldi sur Insta qui m’a fait connaître cet ouvrage, elle est copine avec Baptiste Beaulieu. Ils se sont connus, je crois, chez Mazarine. C’est d’ailleurs lors d’un Mazarine Book Day  que j’ai eu le privilège de rencontrer Baptiste, médecin écrivain ou écrivain médecin. Certainement ne se pose t’il pas la question…humaniste et sympathique, c’est sûr et certain.
Et cette histoire est à son image. Les gens sont beaux avec leurs corps marqués qui racontent leur histoire. Cet album cartonne en librairie, il n’y a rien d’étonnant, c’est une ode à la tolérance, à l’ouverture d’esprit à mettre entre des tas de mains !

Je sais déjà à quels adorables enfants je vais l’offrir. 

Karitas, L’art de la vie

Je vous ai parlé il y a peu de Karitas, ce roman en deux tomes de Kristin Marja Baldursdottir. Parce que je viens de terminer la lecture du second opus, j’ai envie de vous redire combien j’ai aimé me laisser embarquer dans cette aventure, entre l’Islande, Paris, Rome et New-York. Karitas est une femme libre ô combien, habitée par la nécessité de peindre. Cette impériosité intime la conduit à négliger sa famille, à renoncer au confort matériel, aux conventions, aux convenances. Souvent elle tangue dans ses choix, mais son fil conducteur, l’art, ne la lâche pas.  Une épopée sur plusieurs décennies, merveilleusement contée et un bel hymne à la liberté.

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Extraits 

Lorsqu’il vint nous chercher Silfa et moi, je n’avais pas dormi et étais peu bavarde. J’étais restée debout toute la nuit devant mon chevalet, à écouter la pluie mais avais été incapable de peindre. Un homme était entré dans ma vie, avait soulevé la poussière dans mon esprit, je ne savais plus que faire, étais-je tombée amoureuse, ou bien était-ce le sentiment confus de l’agneau orphelin élevé dans la ferme qui bêle après abri et sécurité ? Je ne pouvais penser à rien d’autre qu’à son regard et à ses mains chaudes lorsqu’il m’avait dit au revoir , cela me procurait une délicieuse satisfaction de me remémorer l’instant encore et encore, et à chaque fois je fabulais avec, nous voyais déambuler ensemble le long de la Seine comme des amoureux, nous asseoir sur un banc dans un jardin et nous embrasser, danser étroitement enlacés dans un restaurant peu éclairé, je venais d’entrer dans un hôtel avec lui lorsque la main du passé agrippa mon épaule et me retourna. – Page 162 éditions Points.

Je tablai sur le fait que sa mauvaise humeur était due à la faim, Bjarghildur n’avait jamais été portée aux grands discours le ventre vide, lui demandai si nous ne devions pas descendre tranquillement la rue d’à côté et nous prendre un déjeuner dans un bon petit restaurant. Elle ne prit pas mal la chose, il fallait par ailleurs tirer Silfa hors de la maison. Celle-ci ne prêta aucune attention à ma soeur et prit un air boudeur. Bjarghildur fit comme si l’enfant ne la concernait pas mais ne dit pas grand-chose en chemin, j’avais l’impression qu’elle était en train d’accumuler des informations dans son jabot comme la perdrix des neiges des graines de bruyère, de concocter une prédication qui serait déclamée à la foule plus tard, elle était silencieuse lorsque nous entrâmes dans la joyeuse salle de restaurant de Pierre. – Page 261 éditions Points.

 

La voleuse

Vous rendez-vous souvent au marché de votre quartier ? Pour Alice c’est une première dans sa nouvelle vie plus verte. Une micro-nouvelle à découvrir.

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La voleuse

Alice attrape son cabas. Je vais au marché mon chéri !

Elle vient juste d’emménager avec son fils en bordure du bois de Boulogne. Les confinements successifs leur ont donné envie d’un brin de verdure quitte à s’éloigner un peu de son cabinet. Le centre de Paris, c’est super, mais pas quand il faut vivre des journées entières dans soixante mètres carrés à deux sans espace extérieur autre que des rebords de fenêtres donnant sur une avenue.

Nid d’aigle

Désormais ils habitent un dernier étage, quatre-vingts mètres carrés ouverts sur une terrasse, avec des arbres et des nuages pour seul vis-à-vis, et surtout la perspective de s’échapper en quelques pas pour une balade en forêt. Comme un avant-goût de campagne à portée de station de métro. Un coup de coeur.

Les dernières affaires plaidées par Alice ont fait monter en flèche sa notoriété en tant qu’avocat pénaliste et lui ont rapporté gros. Assez pour lui permettre d’accéder à leur désir à son fils et elle. Dès la première visite, elle s’est sentie parfaitement à l’aise dans ce nid d’aigle, comme s’il avait été d’emblée conçu pour eux. Il leur reste à s’approprier l’environnement extérieur et, pour commencer, puisqu’il faut bien commencer par quelque chose, elle a opté pour une visite au marché du samedi matin qui se tient à quelques centaines de mètres de chez elle. Jusque-là il n’y avait guère qu’en vacances estivales qu’elle s’adonnait à ce type d’occupation. Autre privilège de ce lieu de rêve.

Le marché

Alice longe les étals de fruits et légumes sans se décider pour un seul, achète un morceau de tome de Savoie parce que le vendeur lui rappelle un de ses clients, puis avise un stand où plusieurs femmes plongent les mains dans un monceau de vêtements entassés sur une table. Elle les regarde procéder, lever l’article à hauteur d’yeux, vérifier les étiquettes, tendre le vêtement devant elles pour en estimer la taille. Une jeune fille rousse, élégamment vêtue, semble indécise devant un pull gris en mohair.

Le pull

La vue de ce joli pull décide Alice. Si la rousse ne l’achète pas, il sera pour elle. C’est de la seconde main ou des excédents de stock ? demande-t-elle à sa voisine en se glissant autour de la table. Les deux, de la fripe quoi ! répond cette dernière sans quitter des yeux un chemisier en guipure blanche. Quand c’est neuf, il y a encore l’étiquette en carton.

La jeune fille relâche finalement le pull gris à la satisfaction d’Alice qui s’empare hâtivement du lainage.

L’étiquette en carton se balance au bout de sa ficelle de chanvre. Taille 38. Composition laine et mohair. Une marque haut de gamme. « 10 € » écrit à la main sur un bout de papier épinglé dans l’encolure. Un prix dérisoire pour ce type d’article. Alice est heureuse d’avoir senti la bonne affaire et de tenir en main son trésor du jour. Il lui ira bien ce pull. Décidément cet endroit est magique.

La veste

Le pull sous le bras, Alice avise une broche sur le revers d’une veste en pied-de-poule. Une petite broche ancienne à n’en pas douter, garnie de trois pierres de verre translucide. Sans grande valeur mais jolie. Alice se saisit de la veste, la tourne et la retourne. Aucune étiquette. Un article de seconde main.

Alice ne voit plus qu’elle. La broche. Elle la veut pour fermer son chemisier en soie noire qui baille au niveau des seins. Elle observe la veste sous toutes ses coutures. Une mocheté. Et beaucoup trop grande pour elle. Elle ne va quand même pas acheter cette horreur ! D’autant que ce bijou si joli n’a rien à faire à cet endroit, ça parait évident. L’ancienne propriétaire l’a certainement oublié sur le vêtement. C’est la veste que cherche à vendre le commerçant, pas la broche qu’il n’a certainement même pas remarquée.

Sans arrêter de jouer avec la veste, Alice jette un coup d’œil en biais vers ses compagnes de fripe, toutes accaparées par leurs recherches. Elle défait soigneusement les boutons de la veste l’un après l’autre, la triture, la jauge, ôte la broche dans un mouvement qui se veut naturel et la fourre dans sa poche ni vu ni connu. Place la veste devant elle, fait la moue et la prend sous son bras.

Le chapardage

Pendant quelques minutes, elle se déplace autour de la table, pioche quelques articles, les repose. Avise le panneau : « Articles non marqués : 5 € pièce ». Puis rejette la veste en pied-de-poule d’un mouvement ostentatoire et, le pull à la main, amorce un pas vers la commerçante occupée à rendre la monnaie à une cliente.

— Madame, vous avez remis la broche sur la veste que vous venez de reposer ?

Alice se tourne vers celle qui l’apostrophe. Une grande blonde qui la regarde sévèrement.

— Heu, elle était cassée, je l’ai enlevée.

— Non madame, vous l’avez dans votre poche. Je vous avais à l’œil.

Alice se sent mal. Les accusations de la grande blonde la tétanisent, l’attention silencieuses des autres femmes la glace. D’un geste brusque, elle repose le pull gris sur le tas. J’en ai assez de vous entendre ! Et elle tourne les talons, son cabas sous le bras, avec une démarche aussi rapide et naturelle que possible.

Maria

Une voix derrière elle, celle de la grande blonde. Tu vois, Maria, quand je te dis qu’il y a des voleuses ! Elle t’a piqué une broche la BCBG qui détale.

A une distance qu’elle juge respectable, Alice s’arrête devant un étal de légumes où quelques chalands attendent leur tour, elle ne veut pas être vue s’enfuyant. Elle fixe le tas de carottes pour reprendre pied. La fièvre empourpre son visage et son coeur court un sprint.

Madame ! Alice reste concentrée sur les carottes. Madame ! insiste la voix qui se rapproche. Alice se tourne vers Maria, sort de la file d’attente. Elle s’est refait un visage. Oui, répond-elle calmement.

— Vous m’avez pris quelque chose sur le stand ?

— Non.

— Une cliente dit que…

— Oui je sais, mais non. Regardez.

Elle retourne ses poches. Ouvre son sac.

Maria n’insiste pas. Se justifie même. C’est mon stand, vous comprenez. Et repart comme elle l’a poursuivie, à petits pas rapides.

Alice a la tête qui tourne, le corps en feu. Prête à s’effondrer sous le coup du malaise qui prend possession de chacune de ses cellules. La honte et le remord sont un violent poison.

Remords

Qu’est-ce que je vous sers, madame ?

Se détournant des carottes, elle achète des tomates. Une aberration en plein hiver mais qui n’a plus d’importance dans l’égarement qui est le sien à ce moment-là. Et quitte le marché derechef.

La sensation de malaise perdure. L’accable. Son corps s’est alourdi de honte comme si une lourde cape s’était abattu sur lui. Si au moins elle la cachait au monde cette cape de honte. Mais non. Le marché grouille avec elle au milieu, tatouée au front par son délit. Elle se fraye un chemin en évitant les regards. Mais qu’est-ce qui lui a pris de voler un bijou de pacotille ? Comme si elle ne pouvait pas acheter la veste ! Même hideuse, et la déposer dans un bac de recyclage. Pour 5 euros, quelle idiote ! Elle aurait pu tout simplement demander à acheter la broche. Elle aurait dû braver la grande blonde et fièrement reprendre la veste pour aller la payer la tête haute. Plaider sa cause comme elle sait si bien le faire pour les autres. Qu’est-ce qui lui a pris de croire que personne ne la regardait ? De prendre ces risques ?

Qu’est-ce qui lui a pris, tout simplement ?

Le retour

La broche au fond de son cabas pèse comme une pierre. En s’enfuyant du stand de fripe, elle l’a vite retirée de sa poche, a refréné un geste large et trop voyant qui l’aurait envoyé rouler sous un étal ou trop contraint qui, en la faisant tomber à ses pieds, aurait affiché la preuve de sa forfaiture. Que va-t-elle en faire désormais ?

Alice se sait peu physionomiste. Parfaitement incapable de reconnaitre la grande blonde si elle la croise à nouveau, et les autres femmes du stand qu’elle n’a même pas regardées encore moins. Mais qu’en sera-t-il pour elles ? À peine débarquée dans une nouvelle ville, déjà marquée au fer rouge.

Un fer qu’elle a chauffé elle-même à blanc. Elle, l’avocate reconnue pour sa prestance et son agilité d’esprit lors des plaidoiries. Si jamais elle devait passer à la télé, elle imagine la grande blonde dire à son mari : La voleuse, c’est elle ! Capable de piquer une broche de quatre sous et de parader sans vergogne à l’écran ! Et même pas capable de se défendre.

Mais qu’est-ce qui lui a pris ?

En avisant une poubelle de rue, elle plonge la main dans son cabas à la recherche de l’objet délictueux mais le temps qu’elle mette la main dessus la poubelle est dépassée. Et pas question qu’elle attire l’attention en s’arrêtant. Cet ornement est maudit.

Chez elle

Elle lève les yeux vers son appartement tout là-haut. Son nid douillet. Personne ne viendra l’y embêter, lui faire remarquer qu’elle est une voleuse, une avocate sans répartie, une mère indigne.

Elle s’est offert cash cet appartement à près d’un million, et c’est une babiole à quatre euros qui vient de lui faire perdre toute dignité. Mais quelle mouche l’a piquée ?

Alice contracte les épaules, il lui faut trouver une issue pour se défaire sans délai de l’objet de son larcin. Surtout ne pas le faire entrer chez elle, pour ne pas contaminer son son fils, ni souiller son nid. Là-haut elle trouvera du réconfort, oubliera cet incident. Dans le hall, pas de poubelle. Les fentes des boîtes à lettres la tentent.  Encore une idée idiote, décidément elle a la tête à l’envers. Même sa propre boîte ne serait pas une solution.  Elle la regarde machinalement. Se focalise sur son nom, écrit sur un bout de papier scotché à la va-vite. Le marquage le plus moche de tout le panneau. Même pour un truc aussi bête elle a failli à ses devoirs. Elle soulève le lambeau de papier pour récupérer l’étiquette du précédent occupant comme modèle. Et se fige devant le nom dévoilé.

L.ESPIES

Laurent et Louise Espiès, les précédents propriétaires, un couple qui lui a paru étrange pour le peu qu’elle l’ait côtoyé. Les pies. Une lecture qui lui avait échappé jusque là, aveuglée qu’elle était par son impatience à acquérir ce bien. Mais elle s’est fourvoyée. Son nid douillet n’est pas celui d’un aigle, il est celui d’une famille de pies. De pies voleuses. Voilà ce qui l’a fichu dedans, ce fichu appartement ! Il lui a fait perdre la tête, et il corrompra son fils.

Il faut vite qu’ils le quittent !

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Image par jacqueline macou, pixabay