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Pactum salis

Rompant avec l’habitude de vous proposer mensuellement une courte histoire de mon cru, c’est un texte d’écrivain que je vous partage ce mois-ci. A décourir ou re-découvrir.

Il est extrait de Pactum salis (2019), le deuxième roman d’Olivier Bourdeaut (après le virevoltant En attendant Bojangles qui l’a rendu célèbre).

Quelques mots de contexte : Un matin, un paludier, ex-parisien tourmenté, trouve une Porsche, garée sur son exploitation, et son conducteur allongé sur un tas de sel qu’il a souillé de son urine. Les deux trentenaires, dénommés respectivement Jean et Michel,  en viennent aux mains et aux insultes puis, voulant se faire pardonner, l’indélicat (un agent immobilier fortuné) invite le professionnel du sel à un dîner.

J’adore cette passe d’armes entre les deux belliqueux, où les jeux de mots, l’ironie et l’humour pétillent comme des bulles de champagne. Cocktail signature de l’auteur.

Bonne lecture ! (que vous aimiez ou détestiez cette formule, dites le moi en commentaire)

Extrait de Pactum salis d'Olivier Bourdeaut

Les effets cumulés du soleil sur sa peau et de l’acidité du vin blanc sur son cerveau avaient produit une manière de transe qui alimentait des souvenirs bégayants et un regard flottant. Ses yeux se fixèrent, derrière la baie vitrée, sur une silhouette élégante qui paraissait marcher dans sa direction en slalomant entre les tables. Il quitta définitivement ses songes lorsque Michel fit son entrée sur la terrasse. Il semblait habillé pour une soirée cannoise : pantalon en lin beige, pull col en V bleu marine à même la peau, et mocassins probablement en peau de chevreau ou d’une autre adorable bestiole communément dépiautée pour des pieds nus et précieux. Son commensal était vêtu avec soin, parfumé d’une fragrance presque féminine. Lui s’était contenté, au sortir des marais, d’enfiler un polo Lacoste vert délavé, un jean élimé et déchiré et des espadrilles rigidifiées par le sel et la sueur des pieds. En se levant pour l’accueillir, il fut pris d’un doute. Le raffinement de Michel ajouté à son insistance pour l’inviter au restaurant lui inspira soudain une conclusion suspecte.

— Vous ne faites pas profession d’homosexualité quand même ? Parce que je préfère vous le dire tout de suite, je n’ai pas l’intention d’enjamber la barricade…

— Non, non, absolument pas ! Je confesse une coquetterie de métrosexuel mais rien de plus ! Et vous, vous n’êtes pas une sorte de clochard quand même ? Parce que je préfère vous le dire tout de suite je ne fais pas dans la charité ! répondit Michel en s’esclaffant et en jetant ses clefs de voiture sur la table.

— Vous avez acheté une Audi ?

Jean tripotait le porte-clefs, ravi d’avoir trouvé une amorce de conversation, et même parfaitement prêt, à ce moment-là, à parler de voitures pendant tout le dîner.

— Non, c’est un 4 x 4 Mercedes que je viens de louer en attendant que ma Pursche soit réparée, ça me semble plus approprié pour mes expéditions nocturnes. Dites-moi, vous en connaissez un rayon en voitures, c’est peut-être un des logos les plus connus au monde… C’est une passion depuis longtemps ? demanda Michel intrigué par tant d’ignorance.

— Tout à fait, je suis d’ailleurs l’unique propriétaire d’un spécimen dont l’isolation est faite à partir de mousse végétale. peut-être aurai-je la chance, l’automne prochain, de pouvoir recueillir quelques cèpes et une poignée de pleurotes sur la banquette arrière. je l’arrose régulièrement dans cet objectif-là, je doute que votre Porsche puisse en faire autant.

— C’est vrai, le seul champignon qui s’y trouve a des effets magiques lorsqu’on appuie dessus. Un champignon hallucinogène en quelque sorte. En parlant d’hallucinations, que diriez-vous d’une bouteille de vin blanc bien frais ? Vous me semblez un peu éteint par votre journée de travail.

— Pour le moment je suis plutôt fatigué par l’exercice du muscadet en solitaire. Ca épuise ces courses-là, on se parle à soi-même, on avance sans repère, c’est le meilleur moyen de se noyer. Je vais prendre un verre d’eau pour préparer la prochaine étape. Et sinon, que faites-vous dans la région ? Enfin, je veux dire quand vous ne pissez pas partout et que vous ne vous perdez pas en parcours du combattant dans les marais salants ?

— J’invite des ivrognes autochtones au restaurant pour découvrir le folklore local…

— Détrompez-vous, je ne suis pas d’ici. Vous ne trouverez, hélas, aucun de mes aïeux au cimetière du coin, je ne connais que le premier couplet de Le loup, le renard et la belette et vous ne trouverez sur les murs de chez moi aucune photo de ma grand-mère avec une coiffe bretonne… C’est bien triste d’ailleurs, ça l’aurait rendue plus drôle… Je viens de Paris, précisément de Barbès où les coutumes et les costumes sont bien différents… plus exotiques.

— Ah, je viens de m’installer à Paris, nous nous croisons ! C’est marrant ça…

— Vous savez, ce genre de chassé-croisé d’anonymes se produit plusieurs fois par jour sur l’autoroute… Et que comptez-vous faire à Paris ?

— Comme vous vous en doutez, j’ai commencé par aller uriner sur toutes les jambes de la tour Eiffel, puis j’ai acheté un appartement, enfin plusieurs petits que je fais unifier en un grand… Je suis dans l’immobilier, c’est mon métier.

Michel s’aperçut, surpris, que c’était la première fois qu’il annonçait sa fonction avec un ton si modeste.

— Ah bien, très bien ! Vendre du sel ou de le pierre, ça revient quasiment au même, c’est du commerce de matières premières, seule la puissance de la voiture change…

— Oui et la qualité et l’odeur des vêtements aussi…

— Vous trouvez que je sens mauvais ? s’exclama Jean qui pencha son nez vers son aisselle. Ah oui, c’est vrai, excusez-moi, je n’ai jamais réussi à faire fonctionner mon lave-linge et comme je n’ai pas de laverie automatique dans mon patelin… Enfin bon, les oiseaux n’ont pas le même odorat que nous.

— Vous ne fréquentez que des oiseaux ?

— Quasiment oui, c’est la deuxième fois que je viens au restaurant en un an. La dernière fois j’étais avec une fille, c’était à la fin de l’été passé… Je me demande si je sentais aussi fort ? Enfin ça n’avait pas l’air de la déranger, il faut dire qu’elle était plutôt du genre naturel : buisson dans la culotte et nid d’oiseau sur la tête, une vraie cible pour les chasseurs. Elle avait même une panthère tatouée sur le bas du dos, juste au-dessus de son cul… murmura Jean songeur.

— C’est pour cette fille que vous êtes venu vous enterrer ici ?

— Ah non, je vous en prie ! Je ne me suis pas enterré ici, je suis venu ressusciter ici. C’est Paris qui commençait à m’ensevelir, toute cette grisaille du ciel aux trottoirs en passant par les visages, ces immeubles caveaux, ces rues sales, ces zombies pressés, ce temps de Toussaint huit mois de l’année. Paris serait un cimetière à ciel ouvert si seulement les gens s’y promenaient avec un bouquet de fleurs à la main. Hélas ce n’est même pas le cas. A la place des fleurs, les téléphones prolongent naturellement le bras des Parisiens et l’obtention d’un strapontin dans le métro est une des seules satisfactions de leur quotidien.

— C’est très romantique, mais reconnaissez qu’on ne peut pas faire grand-chose avec un bouquet de fleurs.

— Bien au contraire, avec un bouquet de fleurs vous pouvez : décorer, vous excuser, compatir, remercier, séduire et pourquoi pas faire l’amour, c’est déjà beaucoup.

— Oui, c’est vrai, c’est beaucoup mais pas suffisant. Avec mon téléphone, je peux calculer les prix au mètre carré, les comparer à ceux du quartier, recevoir des photos des appartements que je veux acheter, envoyer des courriels à mes clients, en recevoir de mes notaires, organiser mon agenda…

— Et que faites-vous quand vous n’avez plus de batterie ou lorsque vous ne captez aucun réseau ?

— Plus grand-chose en vérité ! Mais je le recharge dans ma voiture et puis il y a du réseau partout maintenant, à part peut-être dans vos marais salants…

— Si, si, ça capte bien quand on monte sur le talus… Moi, quand je n’ai plus de réseaux ni de batterie, eh bien je m’en moque, je continue ma vie.

— Enfin bon, si vous ne fréquentez que des oiseaux, je comprends mieux. Tout le monde n’a pas cette chance.

— Lancez-vous dans le commerce de nids haut de gamme, vous seriez un précurseur !

— Bonne idée ! Pourquoi ne pas créer une nouvelle niche fiscale immobilière, ça pourrait répondre à une demande écolo. Mais comment se feraient les transactions ? En graines ?

— Je me paye bien des cacahuètes !

— Oui mais voilà, je n’ai aucune envie de rouler dans une champignonnière avec un moteur de brindilles et des jantes en lichen. Je tiens à un certain standing, je suis tristement matérialiste. Vous ne voulez pas commander ?

— Un plateau de fruits de mer à partager avec un miséreux, ça vous convient ?

— Parfait, je vous laisse les crabes, je n’ai jamais su dépiauter ces bestioles-là. Je n’ai pas la patience, je penche toujours vers le plaisir immédiat.

— En parlant de plaisir, commandons une autre bouteille de muscadet, vous êtes un peu à la traîne dans la régate. On s’éloigne vous et moi, vous n’êtes plus qu’un point à l’horizon pour mes yeux brumeux.

— Si vous vous nourrissez de sel, vous partez avec de sérieux besoins. J’ai goûté l’eau de votre source et ma langue s’en souvient encore. Dites-moi, vous ne voulez pas que nous passions au tutoiement ? On commence à avoir un passé, tous les deux…

— Serions-nous devenus en vingt minutes deux vieilles copines qui prennent le thé ? Le temps passe si vite ! Allez-vous me proposer une soirée pyjama ?

— Vous avez raison, on ne tutoie pas quelqu’un qui a failli vous laisser crever dans la vase.

— Oui, voilà. Et on ne tutoie pas quelqu’un qui salope votre travail. D’ailleurs je ne vous ai pas seulement laissé vous enfoncer dans la vase, j’ai failli vous décapiter aussi.

— Ah oui ? Quand je dormais ? Et qu’est-ce qui vous a retenu ?

— Mes marais ! Je ne peux pas me permettre d’aller en prison en plein milieu de la saison. Je ne voulais pas anéantir des années d’effort sur un coup de pelle, contrairement à vous, je penche plutôt vers la satisfaction à long terme.

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Vous avez aimé ce dialogue ? Je ne peux que vous recommander la lecture de roman et autres d’Olivier Bourdeaut.

 

La loi de la tartine beurrée

Etonnant, intelligent et tellement cocasse, ce roman de JM Erre dans lequel il est question d’emmerdements, rien d’autre ! Il commence comme un Vaudeville, avec une porte qui s’ouvre et se ferme sans arrêt sur des personnages improbables, et se termine sur un effet papillon à partir de la fameuse tartine. Loufoque, caustique et bien mené. Je ne vois pas comment il ne serait pas très vite adapté au théâtre, il en a tous les ingrédients. Et en attendant, on se régale à le lire !

Des vies en mieux

J’en ai parlé, je crois, j’aime favoriser la circulation des livres. Aussi j’en achète, récupère, emprunte. Et on m’en offre aussi souvent. En contrepartie, j’en prête, donne, offre. Parfois encore, je procède à un échange dans une location de vacances. C’est ainsi que « Des vies en mieux » d’Anna Gavalda est arrivé dans ma pile à lire. Un jour où mon ciel psychique était plombé, j’ai abandonné ma lecture du moment, trop pesante, et je me suis plongée dedans.

Ce roman choral nous fait entrer dans l’intimité de trois jeunes gens qu’une rencontre déterminante fait changer de trajectoire. Un thème qui me tient à cœur, ceux qui lisent mes nouvelles et mes romans le savent.

Anna Gavalda nous sert une écriture parlée, des personnages attachants, des questionnements qui résonnent chez le lecteur, pour une promesse de lecture réconfortante.

A retrouver : ma chronique sur cet autre roman de cette auteure, Je l’aimais.

L’allègement des vernis

Incitée à l’achat, cet été, par la fiche Coup de cœur d’une libraire de Perros-Guirec, je me suis enthousiasmée en lisant ce roman, et ai découvert par la suite qu’il avait obtenu de nombreux prix littéraires. Avec le Louvre pour fond et la Joconde comme sujet, rien de bien nouveau, mais l’intrigue imaginée par Paul Saint Bris est originale,  son écriture a du style et il dévoile avec force détails et anecdotes le travail des restaurateurs et des conservateurs de musée qu’il m’a beaucoup plu de découvrir.  En prime, de l’humour et des piques sur certains travers de notre société. Décapant et enrichissant.

Sa Majesté des Mouches

Un titre étonnant pour ce roman du grand William Golding, dont il faut aller chercher l’explication : Belzébuth, le Diable, viendrait de Baal Zebub, littéralement le maître des mouches.

Je suis tombée sur cette version collège dans une boîte à livres, et comme je ne l’avais pas lu durant ma scolarité, banco ! Mais je dois avouer avoir peiné à le lire.

Le pari de l’auteur est de montrer la fragilité de la civilisation, la sauvagerie qui sommeille en chaque être humain et peut resurgir à tout moment. Il ne s’agit pas de divertir le lecteur, et la démonstration est magistrale. Les tensions entre ces enfants échoués accidentellement sur une île paradisiaque s’intensifient très vite,  et la déraison prend le dessus dans une sauvagerie perturbante.

Ce roman est assurément un excellent support de réflexion et de discussion, mais j’en aurais été ébranlée si j’avais dû le lire jeune adolescente. Pas sûr du tout qu’il ait favorisé mon plaisir de la lecture ! Par chance, il ne devait pas encore être au programme de l’Education Nationale en ces temps préhistoriques. Les jeunes d’aujourd’hui sont probablement plus « blindés », plus habitués à la violence dans les ouvrages ou les jeux vidéo, ce qui rend le thème du roman d’autant plus utile d’un point de vue pédagogique.

Le propre d’une grande oeuvre est de laisser une trace dans l’esprit du lecteur,  voilà qui est fait !

Tenir debout

François est un comédien célèbre. Eléonore sort tout juste de ses études, travaille comme ouvreuse dans un théâtre. Coup de foudre, coup du sort. Un accident rend François paraplégique alors que leur vie à deux n’a pas commencé. Mais Eléonore ne fuira pas. A tour de rôle, ils nous narrent leur intimité faite de peurs, de désespoir, de découragement, d’amour, d’envies. J’ai aimé l’alternance des points de vue dans ce joli roman de Mélissa Da Costa,  bien documenté sur le quotidien des paraplégiques, humaniste, sans mièvrerie.

Pentothal

Eric Neuhoff  a la critique caustique. Quand il s’en prend à un auteur, cela peut me mettre mal à l’aise. J’ai souffert pour Christine Angot, l’une de ses victimes favorites que pourtant je n’apprécie guère. Certainement parce que je sens indirectement attaquée ma plume maladroite, et c’est idiot.

Le sujet de son dernier livre m’a touchée, le récit autobiographique d’un accident de vie, d’un séjour à l’hôpital… évidemment cela me parle. Et quelle claque en lisant ce récit ! Un verbe élégant et touchant, des mots pesés. Juste assez pour que le lecteur ressente. Un humour juste ébauché et un certain détachement en bouclier. C’est magistral !

Au cours de cette lecture, j’ai découvert les racines lotoises de cet auteur. Cerise sur le pastis ! (et là je me sens obligée de mettre un lien d’explication 😂)

 

Rature

Rature est le surnom dont le héros était affublé enfant, c’est celui qu’il a donné à son bateau.

Ce court roman de Philippe Claudel nous embarque sur un bateau de pêche pour une aventure poétique et introspective où il est question de perte, de mémoire, de solitude, de quête de sens, de tristesse mais aussi de force des liens, d’amour, de transmission, de complicité.  Grâce aux superbes illustrations de Lucille Clerc, une plongée en mots et images.

 

Merci à mon amie Nicole pour ce délicat présent.

Des nuages et des oiseaux

Découvert dans une boîte à livres, La cité des nuages et des oiseaux d’Anthony Doerr.

Un roman inclassable – monument de 800 pages, imagé et d’une complexe richesse, qui offre au lecteur plus qu’un voyage, une véritable épopée qui l’entraîne du XVe siècle à un futur lointain, de Constantinople à un vaisseau spatial , en passant par l’Amérique contemporaine. Comme fil conducteur, un texte de la Grèce antique qui célèbre le pouvoir de l’écrit et de l’imaginaire.

Cet ouvrage a été couronné du Grand Prix de littérature américaine 2022.

Editeur de cette version : Livre de Poche