Le vieux père

« Bonjour monsieur Paglop, je ne pensais pas vous rencontrer aujourd’hui, vous ne rejoignez pas d’ordinaire votre maison de campagne à cette période de l’année ?»

Retenu en ville

Monsieur Paglop soupire. Il ne peut plus quitter la ville, doit s’occuper de son fils Michel, bientôt sexagénaire, handicapé depuis presque deux ans désormais. Bêtement tombé de sa hauteur, sur le sol en marbre de sa cuisine, lors d’un malaise vagal. Coup du lapin. Après des mois et des mois d’hospitalisation et de rééducation, il a récupéré en partie l’usage de ses jambes, bras et mains. « Mais pas complètement !  Enfin c’est mieux. Il y a encore quelques mois, il ne pouvait même pas pisser tout seul, il fallait que je lui tienne le zob. Vous imaginez ce que c’est pour un père d’avoir à se coltiner ça ? » M. Paglop ne semblait pas attendre de réponse, heureusement pour Antoinette.

Vieux garçon

Michel se rend tous les jours dans un centre de rééducation, les week-ends exceptés. Alors c’est lui, son père, qui va le stimuler les samedis et les dimanches. Sinon il régresse.  « Il n’est pas redevenu autonome, vous comprenez, et il stagne depuis des mois. J’ai bien peur qu’il ne récupère plus rien. Cela le rend dépressif. » Antoinette cherche un mot de réconfort. Avant qu’elle le trouve, monsieur Paglop poursuit. « Il n’a pas été fichu de se trouver une femme, et sa mère  tient à peine debout. Alors c’est moi, à presque quatre-vingt-dix ans, qui dois m’occuper de lui !  Voilà ce que c’est de rester vieux garçon. Nos deux autres fils, eux, sont en couple. Pas mariés, alors on ne sait pas trop ce que ça peut donner. Si ça se trouve leurs femmes ne vont pas rester. En plus, ils n’ont pas d’enfant. « C’est le grand désespoir de mon épouse, trois fils et aucun petit-enfant. Moi, je lui dis que c’est ainsi, point barre. Et maintenant, c’est Michel, qui lui cause du mouron. Avec son handicap, autant physique que psy, on voit pas ce qu’on va faire, et personne d’autre que moi pour s’occuper de lui. Et de mon épouse aussi, mais elle, bon, c’est plus normal.»

Des mots terribles

«Heureusement j’ai encore la santé, mais après moi, hein ? D’ailleurs c’est pas une vie pour notre fils de se retrouver dépendant à soixante berges, moi je me suiciderais. Je le lui ai dit. C’est ce que je ferais à sa place » poursuit M. Paglop. « Vous lui avez vraiment dit ça ? » s’insurge Antoinette, qui ne parvenait pas jusque-là à décrocher un mot, tiraillée entre compassion et aversion.  « La médecine progresse tellement vite, vous devez garder espoir.» M. Paglop la regarde comme s’il venait de déballer un objet à l’usage inconnu. «L’espoir, c’est fait pour ceux qui ont du temps, mais du temps, moi j’en ai pas. » Il la salue d’un geste de la main et poursuit son chemin, le visage fermé,  laissant Antoinette au bord du trottoir, alourdie d’un peu de son affliction.

Contagion

Car la tristesse ne se dilue pas dans le partage. Bien au contraire, elle enfle et se propage comme la peste. Certainement en êtes vous victime, cher lecteur.trice, à ce point de lecture, n’est-ce pas ? Vous voilà attristé.e par cette histoire alors que vous ne connaissez ni M. Paglop ni Antoinette. Je suis désolée.

Aussi, place aux bonnes nouvelles maintenant. Si cette nouvelle vous a touché.e, c’est que vous êtes empathique. Une qualité essentielle pour entretenir des relations qui favorisent le bien-être. Et…, vous l’avez deviné, M. Paglop et Antoinette n’existent pas vraiment.

Vous vous sentez mieux ?

NDLR : les plus anciens d’entre vous se souviendront avec nostalgie de Pifou et ses « glop », « pas glop ».

Photo Pixabay

L’allègement des vernis

Incitée à l’achat, cet été, par la fiche Coup de cœur d’une libraire de Perros-Guirec, je me suis enthousiasmée en lisant ce roman, et ai découvert par la suite qu’il avait obtenu de nombreux prix littéraires. Avec le Louvre pour fond et la Joconde comme sujet, rien de bien nouveau, mais l’intrigue imaginée par Paul Saint Bris est originale,  son écriture a du style et il dévoile avec force détails et anecdotes le travail des restaurateurs et des conservateurs de musée qu’il m’a beaucoup plu de découvrir.  En prime, de l’humour et des piques sur certains travers de notre société. Décapant et enrichissant.

C’est la vie

Point de nouvelle inédite dans ce blog, ce mois de février 2026, mais une annonce, celle de la création d’un recueil des nouvelles parues jusque-là. Parce qu’à raison d’une dizaine de textes proposés chaque année depuis trois ou quatre ans, ça commence à en faire des nouvelles. J’ai eu envie de les aérer un peu, et voilà, l’idée du recueil s’est imposée.

C’est la vie est son titre et j’ai prévu de le concevoir sous forme de 5 livrets thématiques, pour le moment, d’une cinquantaine de pages chacun. Avant de le déposer en e-book sur KDP, aux côtés de mes romans, j’ai soumis le premier livret à mes fidèles lecteurs abonnés à ma newsletter. Ils sauront, je n’en doute pas, repérer les coquilles et autres scories, et me les signaler.

Si vous n’êtes pas de ces lecteurs abonnés et que vous avez envie de rejoindre l’aventure de la bêta-lecture des livrets de C’est la vie, abonnez-vous ce mois-ci et vous recevrez le deuxième livret en avant-première fin mars.

Mes meilleurs bêta-lecteurs.trices recevront, en cadeau, le livret broché.

Zadkine et l’art déco

Une expo en cours au musée Zadkine de la rue d’Assas à Paris, avec de belles œuvres à découvrir:

https://www.zadkine.paris.fr/expositions/zadkine-art-deco

Zadkine occupe une place un peu particulière dans mon cœur puisqu’il a vécu avec son épouse dans le Lot, et qu’un musée, aux Arques près de Cahors, lui y est consacré.

https://www.tourisme-lot.com/personnages-celebres/zadkine/

 

Miguel, le goût de la vie

« Je suis d’origine portugaise, vous savez » me dit-il en déballant son matériel de peintre en bâtiment. Avec son nom, je l’aurais deviné. Miguel Diaz sait tout faire. Maçonnerie, plomberie, électricité, et peinture. Tout corps d’état, du bon travail rondement mené. C’est ainsi qu’il m’a été recommandé par l’amie de l’ami d’une amie.

 

Tous corps d’état positif

 

« Comment avez-vous appris tous ces métiers ? » Il s’assoit, me raconte. Quand il a annoncé qu’il allait devenir père, à 17 ans, son père lui a intimé de prendre ses responsabilités, d’aller bosser et d’élever son môme. Il est devenu agent d’accueil dans un hôtel, sans que cela lui convienne vraiment. Porter veste et cravate, être bien rasé, bien parler, vraiment c’était trop contraignant. Au bout de quelques mois, il a rejoint un chantier. « Dans l’hôtellerie, c’est les clients qui demandent ; dans le BTP, c’est nous qui offrons notre travail, c’est ça qui me fait plaisir, vous me comprenez ».

Une clientèle amicale

Pour satisfaire ses clients, il multiplie les initiatives, donne un peu plus que du bon travail, ne compte ni ses heures ni les billets qui restent parfois collés au fond de la poche du client. « Je dépanne et comme je ne peux pas demander le prix du marché, parce que franchement c’est souvent du vol, vous me comprenez, je demande au client de me donner ce qu’il croit que ça vaut ». L’un d’eux lui a donné cinquante euros pour le remplacement d’un mitigeur et la réfection d’un bout de plomberie. « Quand c’est trop peu je n’y reviens pas, c’est tout ». Enfin, pour ce client, parce que c’était l’ami d’un très bon client, il est revenu, lui a remplacé des prises, a reçu cent cinquante euros, « ça, c’est honnête, vous comprenez ». Il me montre un mail. Une « invitation » à poser un parquet flottant dans un chalet à la montagne. Hébergé, nourri, défrayé, barbecues compris ! On t’attend. « Ils sont comme ça mes clients, ils aiment mon travail, ils deviennent mes amis, vous comprenez ».

Un congé retape

Après mon chantier, il partira travailler un mois en Normandie dans la maison secondaire d’une très bonne cliente, celle qui l’a recommandé à l’ami de mon amie, et dont il a refait le pavillon, de la cave aux combles, tout comme celui de sa mère, juste à côté. Elle tient à ce soit lui, et lui seulement, qui lui retape sa nouvelle acquisition. Il vit seul, alors, pourquoi pas la Normandie, ça le dépaysera un peu.

Une vie en rêve

Parce qu’à cinquante ans, il se sent déjà cassé d’un peu partout à avoir porté des sacs de ciment et des parpaings dans sa jeunesse, il envisage de s’exiler, dans cinq ans au plus, dans un pays où on ne l’emmerde pas. Avec une femme gentille. Parce qu’en France, c’est la merde. Sans du black, il ne s’en sortirait pas. Il ignore encore où il ira. Pas au Portugal, sa mère y habite mais c’est pas un bon pays. Il est allé en Belgique. Il a passé la frontière avec des amis de Lille, y a acheté un peu d’alcool et a eu la trouille de sa vie à la douane. La peur de se faire choper pour trois litres de gnôle.

Des rêves d’ailleurs

Il s’est rendu en Tunisie aussi, invité par un couple de clients. Se réjouissait de s’être acheté deux litres d’huile d’olive, qu’il s’est vu confisquer à la douane. « On ne peut pas tout passer, c’est comme ça, y’a des produits interdits. »  Il boit son quatrième café de la matinée, je l’écoute. « Interdiction d’importer de l’huile d’olive, vraiment ? C’est pas plutôt avant l’embarquement qu’on vous les a pris ? On n’a pas le droit d’embarquer des liquides, Miguel, parce qu’il existe des explosifs liquides difficiles à identifier. Que ce soit de l’huile d’olive, du shampooing ou une simple bouteille d’eau, c’est pareil, cela ne peut voyager qu’en soute, dans votre valise. »  Il me regarde avec, dans les yeux, la lueur de celui qui vient de comprendre quelque chose d’essentiel. « Ah d’accord. » C’est peut-être en Tunisie justement qu’il ira s’installer, il verra. Je lui souffle que l’arabe n’est pas une langue facile à apprendre. « Oh là la, je ne parle même pas bien portugais. Ma mère se moque de moi, elle comprend rien à ce que je lui dis. » Mais il lui faut d’abord rencontrer une femme qui accepte de partir avec lui.

Un amour simple

« L’amour il ne faut pas le solliciter, il vient quand il en a envie », me dit-il. Après le décès de sa femme, la mère de ses quatre enfants, d’un cancer du sein qui s’est généralisé, il a sombré. Pourtant elle l’avait quitté deux ans plus tôt pour un Italien. Mais il l’aimait toujours. Elle n’avait que trente-cinq ans. Il y a perdu son emploi, il ne bossait plus du tout, grillé qu’il était.

Désormais il est auto-entrepreneur, travaille pour lui, et seul. « C’est mieux. » Il fait des rencontres, mais ça va, ça vient. Est resté dix ans avec une Chinoise, il s’est fait avoir, elle voulait des papiers, mais ils sont restés bons amis. Enfin maintenant il ne la voit plus, elle est repartie en Chine, s’est fait construire une maison avec ses économies constituées en France. Rien à redire, elle bossait dur. Avant, il en a eu une autre, mais elle entrait dans de terribles colères. « Elle avait une maladie, vous me comprenez ». Il a craint qu’elle le poignarde, il l’a quittée. Il lui a dit « des folles comme toi j’en veux pas. La vie, il faut qu’elle soit simple, c’est pas la peine de la rendre compliquée, elle l’est trop souvent assez ». Avant, lui aussi, il était angoissé. Il criait parfois, mais ça ne sert à rien. Désormais il prend les choses comme elles viennent, c’est mieux pour la santé.

Tombés pour rien

Il a un copain qui est tombé un jour sur un chantier. Heureusement on lui a mis une machine dans le cœur pour le réveiller. Maintenant il vit avec, mais il a failli y passer, à même pas quarante ans. Ca l’a beaucoup touché, Miguel. Son père aussi est mort jeune, assassiné dans son bar à Montmartre, pour trois mille euros. Lui, il n’avait que vingt-six ans et déjà ses quatre enfants, il a cru que c’était la fin du monde.

« Vous avez du produit à vitres ? » me demande-t-il avec un sourire aux lèvres. « Je vais les nettoyer, le temps que la peinture sèche, comme ça, ce sera tout beau. Nickel du sol au plafond » Je l’entends à peine parler. Son téléphone braille des chansons du siècle dernier. Radio Nostalgie du matin au soir. Balavoine, Sardou, Dalida, Aznavour, Sheila, Vartan, Hardy, Berger… il connait tout leur répertoire et les accompagne, d’une voix pas toujours juste, en maniant le pinceau.

Et moi aussi je fredonne.

 

Images par Michal Jarmoluk et Image par Nicola Giordano de Pixabay

L’anonyme qui porte chance

Toucher sa plume apporterait chance et réconfort aux écrivains, et même assurerait leur célébrité. J’ai sauté sur l’occasion, vous vous en doutez (et je ne suis pas la seule tant sa plume est brillante !)

Lui c’est Anonymous, dont la statue (oeuvre de János Fadrusz) trône dans un parc du centre de Budapest. L’anonyme porte bien son nom. Inidentifiable sous son ample manteau et sa profonde capuche, on dirait un criminel. Pourtant il est l’un des personnages les plus célèbres de Hongrie, lui qui aurait rédigé une chronique de l’histoire du royaume de Hongrie (la fameuse Gesta Hungarorum) à la fin du XIIe siècle.

Suis-je plus inspirée depuis ce toucher ? Ce sera à vous de me le dire !