Archives de catégorie : Micro-nouvelles et autres récits courts

La voleuse

Vous rendez-vous souvent au marché de votre quartier ? Pour Alice c’est une première dans sa nouvelle vie plus verte. Une micro-nouvelle à découvrir.

**********************************************************************

La voleuse

Alice attrape son cabas. Je vais au marché mon chéri !

Elle vient juste d’emménager avec son fils en bordure du bois de Boulogne. Les confinements successifs leur ont donné envie d’un brin de verdure quitte à s’éloigner un peu de son cabinet. Le centre de Paris, c’est super, mais pas quand il faut vivre des journées entières dans soixante mètres carrés à deux sans espace extérieur autre que des rebords de fenêtres donnant sur une avenue.

Nid d’aigle

Désormais ils habitent un dernier étage, quatre-vingts mètres carrés ouverts sur une terrasse, avec des arbres et des nuages pour seul vis-à-vis, et surtout la perspective de s’échapper en quelques pas pour une balade en forêt. Comme un avant-goût de campagne à portée de station de métro. Un coup de coeur.

Les dernières affaires plaidées par Alice ont fait monter en flèche sa notoriété en tant qu’avocat pénaliste et lui ont rapporté gros. Assez pour lui permettre d’accéder à leur désir à son fils et elle. Dès la première visite, elle s’est sentie parfaitement à l’aise dans ce nid d’aigle, comme s’il avait été d’emblée conçu pour eux. Il leur reste à s’approprier l’environnement extérieur et, pour commencer, puisqu’il faut bien commencer par quelque chose, elle a opté pour une visite au marché du samedi matin qui se tient à quelques centaines de mètres de chez elle. Jusque-là il n’y avait guère qu’en vacances estivales qu’elle s’adonnait à ce type d’occupation. Autre privilège de ce lieu de rêve.

Le marché

Alice longe les étals de fruits et légumes sans se décider pour un seul, achète un morceau de tome de Savoie parce que le vendeur lui rappelle un de ses clients, puis avise un stand où plusieurs femmes plongent les mains dans un monceau de vêtements entassés sur une table. Elle les regarde procéder, lever l’article à hauteur d’yeux, vérifier les étiquettes, tendre le vêtement devant elles pour en estimer la taille. Une jeune fille rousse, élégamment vêtue, semble indécise devant un pull gris en mohair.

Le pull

La vue de ce joli pull décide Alice. Si la rousse ne l’achète pas, il sera pour elle. C’est de la seconde main ou des excédents de stock ? demande-t-elle à sa voisine en se glissant autour de la table. Les deux, de la fripe quoi ! répond cette dernière sans quitter des yeux un chemisier en guipure blanche. Quand c’est neuf, il y a encore l’étiquette en carton.

La jeune fille relâche finalement le pull gris à la satisfaction d’Alice qui s’empare hâtivement du lainage.

L’étiquette en carton se balance au bout de sa ficelle de chanvre. Taille 38. Composition laine et mohair. Une marque haut de gamme. « 10 € » écrit à la main sur un bout de papier épinglé dans l’encolure. Un prix dérisoire pour ce type d’article. Alice est heureuse d’avoir senti la bonne affaire et de tenir en main son trésor du jour. Il lui ira bien ce pull. Décidément cet endroit est magique.

La veste

Le pull sous le bras, Alice avise une broche sur le revers d’une veste en pied-de-poule. Une petite broche ancienne à n’en pas douter, garnie de trois pierres de verre translucide. Sans grande valeur mais jolie. Alice se saisit de la veste, la tourne et la retourne. Aucune étiquette. Un article de seconde main.

Alice ne voit plus qu’elle. La broche. Elle la veut pour fermer son chemisier en soie noire qui baille au niveau des seins. Elle observe la veste sous toutes ses coutures. Une mocheté. Et beaucoup trop grande pour elle. Elle ne va quand même pas acheter cette horreur ! D’autant que ce bijou si joli n’a rien à faire à cet endroit, ça parait évident. L’ancienne propriétaire l’a certainement oublié sur le vêtement. C’est la veste que cherche à vendre le commerçant, pas la broche qu’il n’a certainement même pas remarquée.

Sans arrêter de jouer avec la veste, Alice jette un coup d’œil en biais vers ses compagnes de fripe, toutes accaparées par leurs recherches. Elle défait soigneusement les boutons de la veste l’un après l’autre, la triture, la jauge, ôte la broche dans un mouvement qui se veut naturel et la fourre dans sa poche ni vu ni connu. Place la veste devant elle, fait la moue et la prend sous son bras.

Le chapardage

Pendant quelques minutes, elle se déplace autour de la table, pioche quelques articles, les repose. Avise le panneau : « Articles non marqués : 5 € pièce ». Puis rejette la veste en pied-de-poule d’un mouvement ostentatoire et, le pull à la main, amorce un pas vers la commerçante occupée à rendre la monnaie à une cliente.

— Madame, vous avez remis la broche sur la veste que vous venez de reposer ?

Alice se tourne vers celle qui l’apostrophe. Une grande blonde qui la regarde sévèrement.

— Heu, elle était cassée, je l’ai enlevée.

— Non madame, vous l’avez dans votre poche. Je vous avais à l’œil.

Alice se sent mal. Les accusations de la grande blonde la tétanisent, l’attention silencieuses des autres femmes la glace. D’un geste brusque, elle repose le pull gris sur le tas. J’en ai assez de vous entendre ! Et elle tourne les talons, son cabas sous le bras, avec une démarche aussi rapide et naturelle que possible.

Maria

Une voix derrière elle, celle de la grande blonde. Tu vois, Maria, quand je te dis qu’il y a des voleuses ! Elle t’a piqué une broche la BCBG qui détale.

A une distance qu’elle juge respectable, Alice s’arrête devant un étal de légumes où quelques chalands attendent leur tour, elle ne veut pas être vue s’enfuyant. Elle fixe le tas de carottes pour reprendre pied. La fièvre empourpre son visage et son coeur court un sprint.

Madame ! Alice reste concentrée sur les carottes. Madame ! insiste la voix qui se rapproche. Alice se tourne vers Maria, sort de la file d’attente. Elle s’est refait un visage. Oui, répond-elle calmement.

— Vous m’avez pris quelque chose sur le stand ?

— Non.

— Une cliente dit que…

— Oui je sais, mais non. Regardez.

Elle retourne ses poches. Ouvre son sac.

Maria n’insiste pas. Se justifie même. C’est mon stand, vous comprenez. Et repart comme elle l’a poursuivie, à petits pas rapides.

Alice a la tête qui tourne, le corps en feu. Prête à s’effondrer sous le coup du malaise qui prend possession de chacune de ses cellules. La honte et le remord sont un violent poison.

Remords

Qu’est-ce que je vous sers, madame ?

Se détournant des carottes, elle achète des tomates. Une aberration en plein hiver mais qui n’a plus d’importance dans l’égarement qui est le sien à ce moment-là. Et quitte le marché derechef.

La sensation de malaise perdure. L’accable. Son corps s’est alourdi de honte comme si une lourde cape s’était abattu sur lui. Si au moins elle la cachait au monde cette cape de honte. Mais non. Le marché grouille avec elle au milieu, tatouée au front par son délit. Elle se fraye un chemin en évitant les regards. Mais qu’est-ce qui lui a pris de voler un bijou de pacotille ? Comme si elle ne pouvait pas acheter la veste ! Même hideuse, et la déposer dans un bac de recyclage. Pour 5 euros, quelle idiote ! Elle aurait pu tout simplement demander à acheter la broche. Elle aurait dû braver la grande blonde et fièrement reprendre la veste pour aller la payer la tête haute. Plaider sa cause comme elle sait si bien le faire pour les autres. Qu’est-ce qui lui a pris de croire que personne ne la regardait ? De prendre ces risques ?

Qu’est-ce qui lui a pris, tout simplement ?

Le retour

La broche au fond de son cabas pèse comme une pierre. En s’enfuyant du stand de fripe, elle l’a vite retirée de sa poche, a refréné un geste large et trop voyant qui l’aurait envoyé rouler sous un étal ou trop contraint qui, en la faisant tomber à ses pieds, aurait affiché la preuve de sa forfaiture. Que va-t-elle en faire désormais ?

Alice se sait peu physionomiste. Parfaitement incapable de reconnaitre la grande blonde si elle la croise à nouveau, et les autres femmes du stand qu’elle n’a même pas regardées encore moins. Mais qu’en sera-t-il pour elles ? À peine débarquée dans une nouvelle ville, déjà marquée au fer rouge.

Un fer qu’elle a chauffé elle-même à blanc. Elle, l’avocate reconnue pour sa prestance et son agilité d’esprit lors des plaidoiries. Si jamais elle devait passer à la télé, elle imagine la grande blonde dire à son mari : La voleuse, c’est elle ! Capable de piquer une broche de quatre sous et de parader sans vergogne à l’écran ! Et même pas capable de se défendre.

Mais qu’est-ce qui lui a pris ?

En avisant une poubelle de rue, elle plonge la main dans son cabas à la recherche de l’objet délictueux mais le temps qu’elle mette la main dessus la poubelle est dépassée. Et pas question qu’elle attire l’attention en s’arrêtant. Cet ornement est maudit.

Chez elle

Elle lève les yeux vers son appartement tout là-haut. Son nid douillet. Personne ne viendra l’y embêter, lui faire remarquer qu’elle est une voleuse, une avocate sans répartie, une mère indigne.

Elle s’est offert cash cet appartement à près d’un million, et c’est une babiole à quatre euros qui vient de lui faire perdre toute dignité. Mais quelle mouche l’a piquée ?

Alice contracte les épaules, il lui faut trouver une issue pour se défaire sans délai de l’objet de son larcin. Surtout ne pas le faire entrer chez elle, pour ne pas contaminer son son fils, ni souiller son nid. Là-haut elle trouvera du réconfort, oubliera cet incident. Dans le hall, pas de poubelle. Les fentes des boîtes à lettres la tentent.  Encore une idée idiote, décidément elle a la tête à l’envers. Même sa propre boîte ne serait pas une solution.  Elle la regarde machinalement. Se focalise sur son nom, écrit sur un bout de papier scotché à la va-vite. Le marquage le plus moche de tout le panneau. Même pour un truc aussi bête elle a failli à ses devoirs. Elle soulève le lambeau de papier pour récupérer l’étiquette du précédent occupant comme modèle. Et se fige devant le nom dévoilé.

L.ESPIES

Laurent et Louise Espiès, les précédents propriétaires, un couple qui lui a paru étrange pour le peu qu’elle l’ait côtoyé. Les pies. Une lecture qui lui avait échappé jusque là, aveuglée qu’elle était par son impatience à acquérir ce bien. Mais elle s’est fourvoyée. Son nid douillet n’est pas celui d’un aigle, il est celui d’une famille de pies. De pies voleuses. Voilà ce qui l’a fichu dedans, ce fichu appartement ! Il lui a fait perdre la tête, et il corrompra son fils.

Il faut vite qu’ils le quittent !

*****************************************************************************

Cette nouvelle vous a plu ? Laissez moi un commentaire.

Vous n’êtes pas abonné.e à ma newsletter ? Inscrivez-vous et vous recevrez mes récits directement dans votre boîte mail.

Image par jacqueline macou, pixabay

A la gendarmerie

Si vous possédez de vieilles armes, voici ce qui vous attend !

A la gendarmerie constitue la dernière partie du polyptique intitulé  Les vieux fusils. Retrouvez la première nouvelle éponyme en guise d’introduction et Chez l’armurier, la première partie.


A la gendarmerie

La gendarmerie ressemblait à un pavillon des années 60 avec son allure sans charme, son accès direct au premier étage par un escalier bétonné donnant sur une large terrasse, le garage au rez-de-chaussée et le jardinet engazonné tout autour.

Restez-là, j’y vais, intimai-je à mère et mari.

J’entrai dans un minuscule hall qui aurait pu être celui de n’importe quelle administration hors d’âge. Carreaux blancs au sol, murs blanc sale, quelques affichettes mal collées, huisseries en alu. Et un étroit comptoir d’accueil derrière lequel se tient une jeune gendarme en conversation avec une femme mûre.

Quelques minutes et je suis à vous, me dit-elle.

De complaints en plaintes

Derrière l’un des murs, entièrement vitré mais opacifié, je perçus quelques mouvements. La représentante de loi n’était pas seule.

Pour unique meuble un guéridon sur lequel traînaient quelques prospectus. Pas moyen de s’asseoir.

Dans un anglais de bon niveau, la gendarme expliquait à son interlocutrice son incapacité à rédiger une plainte contre un chien sans savoir à qui il appartenait. La sexagénaire insistait, ne pouvaient-ils rechercher le propriétaire ? La conversation semblait s’enliser, la gendarme y perdre son vocabulaire. We can’t do that, …, try to ask to the Maire, yes the Maire. … He must know, him. And then, you’ll go back for the plainte, complain sorry.

J’ignorais quel délit avait bien pu commettre le clébard. Un vol de saucisse ? Un déplumage de poule ? L’affaire ne semblait pas tragique non plus.

Excuse me, dit la gendarme en décrochant le téléphone. À qui ai-je l’honneur ? Joli, me dis-je, formule un peu plus élégante que T’es qui, toi ? Certains pourraient en prendre de la graine. Oui, monsieur Lamblin. Vous avez déjà appelé, je me souviens parfaitement. Que fait la dame, elle vous menace ? … Elle menace des passants ? … Elle parle toute seule, mais ce n’est pas un délit ça monsieur. Votre femme a peur d’elle et n’ose plus sortir, je comprends monsieur, mais elle se trouve où cette personne, dans votre jardin ? … Si elle est sur la voie publique, on ne peut pas intervenir. À part lui demander de ramasser les deux frites qu’elle aurait fait tomber… Oui, monsieur Lamblin, je vais contacter mes collègues de la patrouille pour voir s’ils auraient le temps de passer, mais je ne vous garantis rien, il y a beaucoup d’appels en ce moment.

L’anglaise écoutait d’un air distrait, la gendarme leva les épaules comme pour nous faire part de son impuissance à régler de tel litige. Mon tour arrivait, je le sentais. À travers la porte vitrée, je fis signe à chéri, en contrebas, de patienter un peu.

Je préparais mentalement ma demande. C’est pour un abandon d’armes. La formule consacrée, selon l’armurier. Abandon d’armes. J’aurais dit Donner, Remettre, Me débarrasser, pas Abandonner. Il y avait quelque chose de culpabilisant dans ce terme. Mais il n’était pas l’heure de chipoter, le principal étant de se défaire de cet arsenal une fois pour toute.

See with le Maire, certainly he knows the owner, insista la gendarme à bout d’argument. L’anglaise lâcha l’affaire, résignée.

Je fis un pas en avant, tandis que le téléphone sonnait à nouveau. La gendarme me lança un regard agacé. Depuis ce matin c’est comme ça, chuchota-t-elle.

Yes. I know. I can’t do anything else. I’ve informed my collegues, they’ll come soon. They are on an urgency before. I can’t say how long… I’m sorry. Yes… sure.

Je croyais que le Brexit avait dépeuplé le sud-ouest, mais les Anglais semblaient encore bien ancrés dans les parages.

Abandon d’armes

La gendarme me fit signe d’approcher, enfin. C’est pourquoi ?

— Pour un abandon d’armes.

— Hum, il faut que je voie avec mon supérieur, il a plus l’habitude que moi. De quel type sont vos armes et vous en avez combien ?

— Quatre fusils de chasse. Je vais les chercher.

J’appelai Chéri depuis la terrasse. Apporte le bazar !

Le temps que Chéri peste dans l’escalier, les bras chargés des encombrants fusils – C’est lourd ces machins ! – et les dépose sur le comptoir, le gradé avait fait son apparition. Venez avec moi, dit-il.

Je m’en occupe, assurai-je à mon mari. Reste avec ma mère. Ça va être rapide, ajouta le gendarme.

La jeune gendarme était repartie à son téléphone et je l’entendais se débattre avec un insistant. Oui, monsieur Gilbert, j’ai tout noté. J’ai transmis, il faut attendre. C’était hier, on ne peut pas aller plus vite. Je connais très bien votre dossier, c’est pas la peine de me rappeler les faits. Oui, re-téléphonez, mais pas avant une bonne semaine. Il est inutile de nous relancer trois fois par jour. Au revoir, monsieur Gilbert.

Le gradé me fit asseoir dans un bureau où il avait apporté les carabines. Cadillou va enregistrer votre acte.

Je m’interrogeai sur l’identité de celui que l’état civil avait affublé de ce drôle de patronyme. Cadillou. Il m’évoquait un film avec Fernandel, un âne ou un grand gaillard un peu ballot. Le simplet du village, aussi.

C’est la jeune gendarme qui arriva. Oui, Lieutenant, je vais enregistrer l’acte mais je dois d’abord répondre au plaignant qui vient d’arriver.

Le lieutenant, pendant ce temps, bataillait à extraire les munitions de la cartouchière, collées par des décennies d’inutilisation. Bataillait, c’était lui prêter plus d’énergie qu’il n’y mettait. Clairement il s’occupait en attendant que sa subordonnée ait une minute à elle.

À peine eut-elle glissé un ranger dans le bureau que la sonnette de la porte retentissait à nouveau. Je reviens, dit-elle. Le lieutenant ne moufta pas. Pas même un battement de cil plus rapide. Nous entendîmes la jeune gendarme éconduire le visiteur. Je ne vais pas pouvoir prendre votre déposition aujourd’hui. Pourriez-vous revenir demain ?

La déposition

La gendarme finit par arriver pour de bon. S’assit face à moi, son supérieur à ses côtés. Je vous écoute, Lieutenant, comment je procède ? J’ai encore jamais fait ça.

Il lui montra quelque chose sur son écran d’ordinateur. Vous ouvrez un PV. Là. Vous cochez Abandon d’arme. Et vous répertoriez. Notez, ordonna-t-il en manipulant les armes : une carabine sans numéro, modèle inconnu, calibre 32. Une autre, elle est jolie celle-là, idem.

— Si vous voulez la garder, tentai-je.

— On n’a pas le droit. Elles vont partir aux Douanes.

— Juste un instant, intervint la gendarme. Je vais faire une photo pour mon grand-père. Il ne va pas en revenir.

Une simple photo en guise de trophée. La loi se révélait implacable même pour les gendarmes.

— Encore une, sans numéro, sans marque, du 22 certainement. Et un 22 Long-Rifle sans numéro, poursuivait le gradé.

— J’ai une déclaration pour celui-là, dis-je en tendant le papier.

— Vous avez une autorisation de détention d’arme ?

— Ah non, rien du tout. Elles ne sont pas à moi ces armes.

— Mais c’est vous qui les abandonnez.

— Elles appartiennent à ma mère qui les a héritées de son père, et c’est mon père, son mari donc, qui a déclaré le 22 Long-Rifle pour se mettre en accord avec la loi il y a… quelques années, mais la loi a changé…

— Il nous faut la pièce d’identité du déposant. C’est votre mère ou c’est vous ?

— Ma mère a quatre-vingt-dix ans, elle attend en bas, elle va pas grimper jusqu’ici. Alors c’est moi.

Décidément rien ne bougeait chez le lieutenant. Une façade sans émotion. Une voix sans intonation. Je ne ressentais rien d’autre à ses côtés qu’une froide bienséance. La gendarme vint à mon secours en prenant ma carte d’identité. Peu importe le déposant, on n’a aucune justification à vous demander, me rassura-t-elle.

Bon, cochez bien Déclaré pour le 22 Long-Rifle. Absence de permis de chasse et de détention d’arme. Notez aussi 23 cartouches et 16 balles, continuait le Lieutenant en déposant sur le bureau de la gendarme les sachets qu’il avait rempli des munitions. Voilà c’est presque fini, ça va prendre cinq minutes.

Et s’adressant à moi : Reprenez la cartouchière, on n’a pas à la transmettre. Et il sortit du bureau.

Informatique poussive

— Vous pouvez la vendre, la cartouchière, commenta la gendarme tout en tapant sur son clavier. Certains en recherchent encore.

— Si vous connaissez un chasseur, donnez-la lui.

—  Mon grand-père serait content.

— Alors prenez-la, c’est votre grand-père ou Emmaüs.

La gendarme la fit glisser derrière son bureau avec un sourire de satisfaction. Elle avait son trophée.

—  Donc Abandon d’arme. Motif : Succession ?

— C’est ça.

— Lieutenant ! cria-t-elle.

Il revint.

— Je dois faire un PV par arme ? Je ne peux pas entrer les quatre sur le même.

— Non, un seul et vous mettrez les descriptions sur le Cerfa.

Il repartit.

Le téléphone se manifesta. Oui je sais, j’ai prévenu la patrouille, ils vont passer monsieur Lamblin. Je ne peux pas faire plus. Au revoir monsieur Lamblin.

Je pensais que des frites avaient dû tomber sur le trottoir.

La porte sonna à son tour. On se serait cru dans un jeu où il fallait courir après des alertes. Dring dans le bureau, dring à la porte, re-dring dans le bureau. La gendarme se leva en me priant de l’excuser. Je fais vite, promit-elle.

PV, Cerfa et téléphone

Effectivement elle revint sans trop tarder. J’avais eu le temps d’envoyer un sms à chéri. Fais patienter Maman, c’est en cours.

Un seul PV qu’il dit, bougonna-t-elle avec une moue désabusée. Lieutenant ! appela-t-elle.

Il revint d’un pas égal et se plaça devant l’écran de sa subordonnée.

— Quand j’ouvre un Cerfa j’ai nécessairement un PV qui s’ouvre aussi, lui exposa-t-elle.

— Vous cliquez là, vous mettez Sans Objet et vous fermez, assura-t-il en maniant la souris. Ah non, le PV reste… Bon, eh bien, quatre PV.

— Et quatre Cerfa.

— Elle est admirable, dis-je au Lieutenant comme si j’avais besoin de racheter son impertinence aux yeux de son supérieur. Elle gère tout avec une patience exemplaire.

— C’est un bon élément, me répondit-il sans un regard pour elle, avant de se retirer derrière ses vitres dépolies.

— Désolée, ça prendra plus de cinq minutes, se justifia-t-elle avec un haussement d’épaule d’impuissance.

Je lui décernai un sourire compréhensif. Déjà une demi-heure que je m’étais présentée devant elle.

La sonnerie du téléphone retentit à nouveau. Oui madame Cazal, je note, de la fumée. Le feu, il est dans votre jardin ? C’est votre voisin qui l’a allumé, j’ai bien compris, mais où ? Dans son pré. Y a-t-il du bois à proximité, un risque de propagation ? Votre voisin est sur place, il surveille, tant mieux. Mais c’est interdit par la loi. En effet. Quelle est votre adresse ? Manoure ? Avec le M de Manon ou le N de Noël ? Nanoure ? Je vous entends mal, madame. Je ne suis pas d’ici moi madame, je ne connais pas tous les lieux-dits de notre circonscription, vous en déplaise ! Alors Manon ou Noël ? Maman. D’accord, si vous préférez, donc Manoure. Avec un S à la fin, j’ai compris. Un S comme Sophie, Stéphane, Sofiane, Sergent… Manouresse. Bien madame Cazal, c’est enregistré, la patrouille va passer.

Ah mince, je n’ai pas demandé la commune ! pesta la gendarme en raccrochant. Je note le signalement et je suis à vous.

Manoures c’est sur la commune de Payssac, je connais bien, intervins-je tout en composant un sms : Plus long que prévu. Fais patienter Maman.

Et Cazal, comment ça s’écrit Cazal ? J’ai oublié de faire préciser, ragea la jeune femme.

Je cherchai sur mon téléphone, Cazal – Manoures – Payssac, et clamai triomphante : Cazalle, deux L, E. Il est carrossier.

Merci, répondit la militaire. Les gens ils croient qu’on sait tout. Je suis arrivée il y a deux mois, je viens d’Orléans et je passe la plupart du temps dans ce bureau, comment est-ce que je pourrais tout connaitre de la région ?

Je la confortai d’un sourire compréhensif.

On va reprendre. Je vais couper le téléphone, sinon on ne va pas y arriver. Je finis mon service dans une minute. Enfin en théorie.

Je me dis que les chiens errants, les feux de paille, les burgers-frites sur la voie publique pouvaient bien attendre au lendemain, les faits plus graves aussi, que dans la vie il y avait des priorités et que celle du jour c’était un lot de pétoires, que le monde était finalement bien pensé.

Le sablier

Putain ! Oh pardon, je suis désolée, dit-elle avec une moue qui semblait plus amusée que désolée. Mon ordi est bloqué ! C’est toujours pareil, regardez ! dit-elle en tournant son écran vers moi.

Une jauge horizontale se remplissait nonchalamment tandis qu’un sablier tournait.

Ils disent que je ne sais pas me servir de l’ordi, que les PV prennent cinq minutes, tu parles !, pas avec ce dinosaure ! Avant je pouvais me mettre sur n’importe quel poste, ça allait, mais maintenant on a un poste attitré.

Je pensai qu’à l’armée, plus qu’ailleurs, chaque Homme a sa place et chaque tâche son Homme, et que la jeune femme face à moi était bien mal barrée dans cet ordre-là.

— Ah c’est reparti ! Bon alors qu’est-ce qu’on a dit calibre 22 pour la 22 ? ou 32 ?

— Je sais plus…

— Bon, je vais en mettre une en 22 et une en 32.

— Si ça vous va…

— Et voilà, ça bugue encore, souffla-t-elle. Rifle, ça s’écrit comment ?

Je proposai un seul F.

— Ça ne change rien, c’est bloqué, râla-t-elle. Et en haussant la voix : Lieutenant, c’est pas moi qui ne sais pas me servir du matériel, venez voir !

Je remarquai alors son gilet pare-balle et son arsenal à la ceinture.

— Vous n’avez pas chaud dans votre harnachement ?

— Oh si, lâcha-t-elle, mais c’est le règlement. Je transpire avec ce poids ! Je change mon polo en dessous trois fois par jour et j’ai encore l’impression de puer tout le temps.

Des pas dans le couloir. Je m’attendais à voir apparaître le lieutenant, portant beau dans son mince polo de quelques grammes, mais c’est deux autres têtes qui s’affichèrent dans l’encadrement de la porte. Au revoir, on a fini notre service, à lundi !

Regardez comme ça bugue, les prit-elle à témoin, quand je vous le dis et que vous ne voulez pas me croire… mais sa phrase n’était pas terminée que déjà la porte extérieure claquait. Bye bye les collègues compatissants.

Moi aussi j’ai fini mon service, enfin je suis censée. Et après vous, j’ai encore deux bonnes heures de boulot. Quand j’appelle ma mère à vingt heures, elle croit que j’ai eu le temps de faire les courses, la fête et tout le reste. Tu parles, je sors juste du travail. Elle était contente au début de me voir gendarme, maintenant elle déchante.

Je me dis qu’elle n’était certainement pas la seule, à déchanter. Et que ça faisait déjà une heure largement sonnée que je poireautais dans cette gendarmerie.

Copies et croix

À coup de sablier sur l’écran et de soupirs de la jeune gendarme, les enregistrements furent saisis. Voilà j’ai fini, y’a plus qu’à sortir les docs. Cinq minutes, il disait, et ça fait une heure et demie. Je vais chercher les feuilles, me dit-elle. Et plus fort, en passant la porte : Lieutenant, ça va être bon pour la signature !

J’en profitai pour envoyer un sms à chéri : Plus que la signature !

Mince ! pesta la gendarme à son retour dans le bureau. Ça m’a tout imprimé en recto-verso, une partie des PV se trouve au dos des Cerfa. J’ai plus qu’à faire des photocopies. Je reviens !

Je me demandais combien de fois elle avait dit ces mots : Je reviens. J’aurais dû compter. J’aurais eu mon jeu moi aussi, à elle les sonneries, à moi les Je reviens.

J’entendais le copieur ronronner par à-coups à travers la cloison et la gendarme pester. Putain, c’est quoi ce matos ! sans se soucier d’offusquer son supérieur. Elle me plaisait bien cette gendarme.

Elle réapparut portant un paquet de feuilles quelque peu anarchique. Tenez-moi ça, elle me dit, on va les remettre en ordre. Je lui passai les feuilles une à une dont elle vérifiait les références. Et merde ! s’autorisa-t-elle à nouveau.

— Qu’est-ce qui se passe cette fois ? m’inquiétai-je.

— La croix devant Arme déclarée, celle pour le 22 Long-Rifle, elle a été reprise sur tous les PV quand j’ai dupliqué le doc.

— Il faut tout recommencer ?

Je sentais la fièvre me gagner en pensant à ma mère et à mon mari qui m’attendaient dehors par ce temps maussade. Justement un bip dans ma poche semblait me rappeler à l’ordre.

— Je vais chercher du Tipex, ça passera pour la préfecture.

J’en profitai pour dégainer mon téléphone. C’était chéri comme supposé : Il cherche son stylo ?

Du Tipex, je pianotai.

À jamais

La gendarme revint sans tarder, et me passa les feuillets à signer au fur et à mesure qu’elle en masquait la croix. Elle recompta. On a bien les quatre Cerfa, commenta-t-elle, les quatre PV, deux exemplaires de chaque. C’est parfait. Il ne manque plus que la signature du lieutenant.

Il signera plus tard, vous n’avez pas à attendre, ajouta-t-elle en percevant certainement un signe d’angoisse sur mon visage. Et elle me tendit les feuilles de reçu. Voilà, c’est juste une formalité mais si jamais vous aviez un problème par la suite avec ces déclarations, demandez Cadillou. C’est moi.

J’acquiesçai tout en priant de ne plus avoir affaire à elle. Mais il n’y a pas de raison ajouta-t-elle à point nommé. Décidément elle lisait en moi.

Elle regarda sa montre en me raccompagnant dans le microscopique hall. Et voilà, ma mère va encore se demander ce que je fous.

— Bon courage à vous et bonne fin d’après-midi.

— Plus que les dernières transmissions et je serai en congé pour trois jours, dit-elle avec le sourire d’une enfant de six ans à qui on a promis un tour de manège.

— Au revoir !

Je laissai la porte claquer derrière moi et descendis l’escalier à vive allure.

Indécrotable

— Ah te voilà, dit ma mère, je m’inquiétais.

— Tu t’inquiétais pour quoi ?

— Parce qu’on aurait pu te causer des tracasseries à cause de ces armes. On ne t’a pas fait de reproches ?

— Non Maman, c’était une simple formalité, beaucoup de paperasse et de temps mais rien d’embêtant. Maintenant c’est fait, on est débarrassé, c’est une bonne chose : plus d’arme à la maison. Ça ne valait pas la peine d’imaginer des solutions moins légales, taquinai-je ma mère en l’aidant à attacher sa ceinture de sécurité.

Et nous rentrèrent chez nous.

— Finalement, dit ma mère après un long silence que je mettais sur le compte de la fatigue, ça n’a pas été compliqué. Tu aurais pu en profiter pour rendre le pistolet de ton père.

— Quel père ? Non, je veux dire, quelle arme ?

— Le pistolet que ton père a rapporté d’Algérie. À la fin de son service militaire.

— C’est quoi ça encore ? Vous n’en avez jamais parlé ! Il est où ce truc-là maintenant ?

Ma température corporelle était montée d’un cran.

— Dans l’épaisseur de la tête de lit. Ton père ne savait pas trop comment s’en défaire. On a trouvé cette cachette, et il y est toujours. C’est dommage que je n’y aie pas pensé ce matin.

— Tu as raison sur ce coup-là Maman, c’est bien dommage que tu n’en aies pas parlé plus tôt. Ni ce matin ni jamais. Alors réfléchis bien, as-tu d’autres armes planquées quelque part ? Je sais pas moi, des sabres japonais dans le plafond, une arbalète dans le garage, un bazooka dans le grenier, un obus dans un pot de fleurs… réfléchis bien s’il te plaît.

— Le pistolet, on pourrait l’enterrer sous l’étendoir à linge.

————————————————————–

Photo : devenir-gendarme.com

Inscrivez-vous à ma newsletter pour recevoir directement dans votre boîte mail mes micro-nouvelles et interviews d’auteur inédites.

Chez l’armurier

Les armes de mon grand-père dont il fallait se débarrasser, celles qui m’ont inspiré une nouvelle, vous vous en souvenez ? (les vieux fusils)

La réalité n’en a pas été moins amusante, même si je la romance un peu, un tout petit peu, à ma façon.

———————-

En route

— Maman, on pourrait aller chez l’armurier cet après-midi.

— S’il est ouvert.

— Pas de chance, Mam, il sera à la boutique toute la journée et il nous attend.

— Les fusils, moi, je les aurais enterrés dans le jardin.

— Ah non, tu ne vas pas recommencer ! De toute façon, y’en a un de déclaré aux autorités. Qu’on y aille pour un ou quatre, c’est pareil.

— Le 22 Long Rifle, je voulais le donner à Guy.

— Ça fait cinq ans que tu me le dis mais Guy s’en moque de ton fusil et d’ailleurs on ne peut pas le donner comme ça en loucedé, il faut déclarer la transaction. Donc on y va !

— D’accord.

Le d’accord n’était pas franc, je l’avais bien remarqué. J’appelle mon mari, lui demande d’aller décrocher les fusils. Les armes et moi nous nous tenons à distance.

— Mais on va pas prendre les fusils ! s’insurge ma mère.

— Pourquoi on se rendrait chez l’armurier, alors ?, Maman.

— Pour lui demander ce qu’il faut faire.

— Il nous l’a déjà dit. Il estimera si certains sont vendables ou s’il faut tous les détruire.

— Mais on ne va pas faire trente kilomètres avec des armes dans le coffre ! Si on se faisait arrêter…

— C’est pour ça que j’ai appelé l’armurier avant. Si jamais une colonne de gendarmes nous tombait dessus, il pourrait témoigner qu’on allait chez lui, qu’on ne préparait pas le casse du siècle avec des pétoires.

— Et la probabilité qu’on se fasse arrêter sur une route de campagne, elle est quand même minime, non ? intervint mon mari. Vous vous êtes déjà fait contrôler en quatre-vingt dix ans ?

Quand on s’y met à deux, ma mère plie.

Elle s’est glissée dans la voiture en bougonnant, mais la perspective de revoir des lieux attachés à son enfance lui a rapidement délié la langue.

L’armurier, elle le connait bien, nous a-t-elle assuré. Ah Gérard, ce qu’il était farceur celui-là !

Mam, tu sais, c’est probablement son fils, ou même son petit-fils, qui a repris l’affaire. Lui, il ne doit plus être très en forme, avançais-je avec précaution.

Quand son âge la rappelle à quelques vérités désagréables, madame mère se renfrogne.

Partout des armes

L’armurier nous a ouvert la porte tandis qu’il servait un client. Un futur client plutôt. Le gamin ne devait pas avoir vingt ans et c’est son grand-père qui tenait à lui offrir sa première arme. Cette idée me fit frémir. L’environnement aussi. Que je tourne la tête à droite, à gauche, des armes. Partout, des armes. Et pas de la gnognotte. Je me concentrai sur la vitrine des couteaux quand j’entendis ma mère siffler : C’est bien un Delmas, il a la même tête que son père !

Ma mère est passablement sourde et elle ignore que les autres ne le sont pas. Le commerçant ne semblait pas l’avoir entendue, lancé comme il l’était dans des explications techniques sur les munitions, la précision, et je ne sais quoi d’autre, avec une faconde qui ferait passer un bonimenteur du marché pour un élève de 6e le jour de la rentrée au collège.

Le grand-père se tenait en retrait mais je sentais dans l’esquisse d’un sourire sa satisfaction à avoir mis son petit-fils entre de bonnes mains, à endosser l’initiation de cette troisième génération de chasseurs (au moins !), tout allait bien dans le meilleur des mondes. Je ne voyais pas le visage du gamin mais je devinais des étoiles dans ses yeux.

Je m’approchai de ma mère et lui glissai à l’oreille : C’est plutôt son petit-fils, il est bien jeune.

Je vis son visage se crisper.

Je reviendrai quand j’aurai le permis de chasse, annonça le gamin. Ça fait cinquante ans que je chasse, moi, ajouta le grand-père.

Je plissai le front à mon tour, mais me détendis quand la porte se referma sur les futurs clients. À notre tour !

Une vieille connaissance

Je vous reconnais bien ! lança l’armurier à l’intention de ma mère qui ne demandait que ça pour lui parler de Gérard et de ses frasques.

Pendant ce temps, je calculais mentalement. Le gars devait avoir dans les quarante ans, ce qui était cohérent avec l’âge de son grand-père, quatre-vingt-dix ans, et depuis le décès de mon grand-père, trente-cinq ans plus tôt, ma mère ne revenait que très épisodiquement dans sa ville de naissance et seulement pour rendre visite à d’anciennes connaissances.

Je n’ai pas beaucoup connu mon grand-père, finit par confier l’armurier quand ma mère lui laissa un espace. Et mon père m’a passé le flambeau il y a plus de dix ans désormais.

J’ai senti l’esprit de ma mère chanceler un instant. Gérard était un peu plus âgé que moi, elle dit, de deux ans je crois.

Deux années qui ne justifiaient pas qu’un soit dans la tombe depuis des lustres et l’autre assise sur une chaise à tenter de remonter le temps.

Mais comment vous connaissez-vous ? lançai-je autant pour détendre l’atmosphère que pour démasquer le commercial.

Mais c’est qu’elle enquête ! Il ne s’est rien passé entre nous, je vous le jure ! se défendit-il en riant.

On devait se parler quand vous passiez devant la maison pour aller chez ta tante, proposa ma mère. Ton grand-père, il s’arrêtait toujours !

L’armurier confirma. Merci, Maman, de lui avoir ouvert une porte de sortie. La maison dont parlait ma mère avait été vendue au tout début des années 90, et elle ne s’y rendait alors que fort peu depuis une dizaine d’années. Il était clair que l’armurier ne pouvait avoir connu le temps auquel ma mère faisait allusion, mais soit.

Responsabilités

Je vais chercher les fusils, proposa mon mari.

Si ça n’avait été que moi, je les aurais jetés dans le Lot, dit mon indécrottable mère.

Je n’eus que le temps d’apercevoir la moue d’assentiment de notre interlocuteur, j’étais lancée. Ah non, maman ! Tu ne crois pas que la rivière est assez polluée comme ça ?

Vous avez une fille écolo, madame. Il est vrai que les poissons, ils ont la trouille quand ils voient arriver à eux un fusil.

Je faillis répliquer que la question c’était les résidus de poudre, que si tout le monde se débarrassait des trucs encombrants de cette façon… et puis j’ai renoncé. Vanter l’écologie dans un magasin d’armes, c’était parler maraîchage dans un désert. Il m’aurait fallu du temps… et de l’énergie.

Pendant ce temps, les carabines avaient été déposées sur le comptoir.

Oh là, cette arme-là est désormais interdite ! dit l’armurier en mettant de côté le 22 long Rifle.

Tu vois que tu ne pouvais pas la donner, dis-je en me tournant vers ma mère, profitant lâchement d’une situation qui, enfin, tournait à mon avantage.

Et en m’adressant à l’armurier : Mais elle a été déclarée !

Et, sûre de moi, je dégainais le certificat plié en quatre.

C’est un bon point ! répondit-il. Et il ajouta à l’attention de ma mère, comme pour se racheter à mon égard : Vous pouvez planquer une arme, l’enterrer, si quelqu’un sait que vous en possédez une, la trouve et s’en serve, même s’il ne blesse que lui-même, c’est vous qui êtes responsable.

Ma mère acquiesça, la coquine. Bien sûr !

Il examina les trois autres pétoires.

— Elles n’ont pas servi depuis longtemps, commenta-t-il.

— C’est certain, approuvais-je.

— La plus récente doit dater des années 80.

— Impossible, mon grand-père ne chassait plus depuis longtemps dans ces années-là.

— Ma fille a raison, intervint ma mère, elle est plus ancienne.

— Pourtant, c’est bien un modèle relativement récent, insista-t-il.

Je me retins encore une fois de lui dire que décidément la notion de temps lui échappait quelque peu. Mais à quoi bon, n’étant peut-être même pas né à cette époque, qu’y connaissait-il des fusils d’alors ?

Passe d’armes

— Alors qu’est-ce qu’on en fait de ces trucs-là ?

— Le marché de la chasse n’est pas en forme, ça ne vaut pas le coup de retaper ce type de vieilleries.

— Il n’y aurait pas des personnes intéressées pour des reconstitutions historiques, des collections, je sais pas moi…

— Je ne sais pas moi non plus.

Son ton décidément fleurtait avec la moquerie. Je commençais à regretter de ne pas lui avoir jeté à la tête quelques secondes plus tôt ma satisfaction à voir le marché de la chasse se casser la gueule, quand il poursuivit, comme pour se faire pardonner son audace :

— Ce modèle est joli.

Il lissait du doigt le métal argenté, plaisamment vieilli, de la crosse.

— Si vous avez envie de l’accrocher en déco, gardez-le ! Vous avez un espace vide là-haut, dis-je en désignant le haut de la porte.

— Le neutraliser, tout ça, c’est trop de boulot, répondit-il sans paraître s’offusquer de ma morgue.

Je me sentais de plus en plus mal à l’aise entre ces murs hostiles comme s’ils étaient partie prenante de notre passe d’armes invisibles.

— En conclusion, on se rend à la gendarmerie et on leur file tout.

— C’est le plus économique, parce que si c’est moi qui les détruis, je serai contraint de vous en facturer les frais, dit-il avec un sourire désolé qui aurait pu m’amadouer s’il n’avait ajouté l’inentendable. La neutralisation ça peut néanmoins valoir le coup pour cette arme qui est mignonne. On coupe le canon et ça fait un joli jouet à offrir à un môme. Plus durable que du plastique made in China.

J’allais répliquer un truc du style Même pas dans mon pire cauchemar, quand il ajouta ingénument : C’est ce que j’ai fait pour mes fils.

En finir

Je mis deux secondes à me ressaisir. Jetais un œil vers mon mari qui semblait avoir ressenti l’uppercut lui-aussi, puis vers ma mère. Aucun effet collatéral sur elle qui avait vraisemblablement lâché l’affaire depuis un moment.

— On part à la gendarmerie, tranchai-je les dents serrées. Chéri, tu reprends tout ce petit bazar, s’il te plaît ? Maman, on s’en va.

— Transmettez le bonjour à votre père, dit cette dernière en se levant.

— Il passe souvent à la boutique, il était là encore il y a une heure. Si vous revenez, vous le verrez peut-être.

Risque pas de nous revoir, maugréai-je en refermant soigneusement la porte derrière nous. Pendant que Chéri remettait les pétoires dans le coffre, Maman se réinstallait dans la voiture.

— J’en reviens pas qu’il m’ait reconnue, dit-elle.

— Je crois qu’il bluffe, tu sais. Il n’aurait pu te croiser que bébé.

— Il se souvient de notre maison, il a dit où elle était.

— C’est toi qui lui as indiqué où tu habitais.

Ses traits s’étaient détendus, une lueur de contentement éclairait ses yeux.

En tout cas, c’est bien un Delmas, aussi charmant que son grand-père !

 

La suite à venir : A la gendarmerie.

photo : armes-ufa.com

Max et Johnny, le travail (3)

Découvrez la dernière partie de ce récit inédit.

Cliquez ici pour retrouver les deux parties précédentes : Partie 1Partie 2

Max et Johnny, le travail

Dora habite une petite maison entourée d’un jardinet. Son Berger australien y faisait le fou-fou. Comme mon Border Collie, il avait besoin d’activité. Ces chiens-là ne devraient pas vivre en appartement, ils ont trop d’énergie à dépenser. Elle s’y connait en chiens, elle m’explique plein de choses chaque fois que je vais la voir.

La forêt

Presque tous les jours en milieu d’après-midi, nous allons sonner chez elle, Johnny et moi. Enfin, c’est moi qui sonne, parce que Johnny, lui, aussitôt arrivé, il pose son arrière-train sur la pierre de seuil et il aboie. Deux appels courts et secs. Presque autoritaires. Elle ne s’en formalise pas, bien au contraire, souvent elle ouvre la porte avant même que j’aie eu le temps de la prévenir. Elle dit J’arrive, enfile des chaussures, prend son sac et nous partons tous les trois vers la forêt. Je n’y allais pas bien souvent avant de la rencontrer, mais C’est important, elle me dit, que les chiens, surtout les chiens chasseurs comme les Borders Collie et les Bergers, aient de l’espace pour courir tout leur saoul.

Il est vrai que ces sorties lui plaisent à Johnny ! Quand l’heure arrive, je le sens trépigner. Enfin, c’est tout comme. Quelque chose de plus s’agite en lui, le charbon de ses yeux dégouline comme un cornet de glace en plein été. Mais c’est moi qui fonds. Il sait y faire mon corniaud ! Alors on part vers la forêt et presque toujours on s’arrête chez Dora en passant.

Là-bas c’est le royaume de Johnny. Un vrai Diable à courir après les oiseaux, les feuilles, une mouche, tout ce qui bouge en fait. Les autres promeneurs s’en amusent, qu’ils aient eux-mêmes un chien ou pas, parce que des 100 000 volts canins de la sorte, il ne doit pas y en avoir beaucoup sur la planète !  Dans notre forêt en tout cas, c’est le seul.

Les chiens

Les autres chiens suivent tranquillement leurs maitres ou s’empressent d’aller chercher le bâton qu’ils lancent. Certains viennent nous renifler, Dora et moi. Labrador, Bulldog, Caniche, Husky, Golden Retriever, Dalmatien, Boxer, Rotweiler, Lévrier… elle les connait tous, à croire qu’elle a l’Encyclopédie canine gravée dans son cerveau. Moi, j’apprends à les différencier peu à peu, et finalement ce n’est pas si difficile.

Je m’amuse avec les chiens quand leurs maîtres viennent nous parler. Ils aiment bien, les maîtres, qu’on s’intéresse à leurs clébards. Tu sais y faire, me dit Dora, avec les chiens.

La chute

Un jour, une gamine haute comme trois pommes et jolie comme un cœur a chuté contre une souche d’arbre en courant après son bichon tout aussi haut et joli qu’elle. Elle hurlait la pauvre. Le père accourut aussitôt et on le vit pâlir en découvrant que le coude de sa fille avait pris un air bizarre. Il regarda largement autour de lui comme s’il allait tomber sur un poste de secours. À l’évidence, il n’y avait que Dora et moi et quelques autres promeneurs. Il prit dans ses bras sa fille qui continuait à hurler de plus belle et il se hâta vers la sortie du bois. Puis il s’arrêta, se souvenant qu’ils avaient un chien. Et on le vit hésiter. C’est là que je suis intervenu. Je vais m’occuper de votre bichon, je lui ai dit. Comment il s’appelle ? Chouchou, il m’a répondu. Vous nous trouverez Rue du pont, demandez Max et Johnny. Tout le monde nous connait. J’ai crié en articulant soigneusement chaque mot pour qu’il note bien dans sa tête ces informations malgré les aigus qui nous vrillaient la caboche.

Chouchou

Le père est parti avec sa gamine dans les bras. Hésitant entre inquiétudes pour sa fille et inquiétudes pour son chien. Il n’aurait jamais dû confier Chouchou à des inconnus mais une pitchoune, la sienne !, qui hurle de douleur, ça vous retourne les sens.

Avec Dora, on s’est approchés de Chouchou et on lui a intimé de rester avec nous. Il ne savait pas vraiment lui non plus à quel saint se vouer, le pauvre petit chien. Mais on a su le rassurer et il a regardé sa jeune maitresse s’éloigner sans témoigner trop d’agitation. Les hurlements l’avaient quelque peu tétanisé, il faut dire.

Nous avons continué notre promenade dans la forêt. Johnny, le fougueux, tournicotait autour de l’apeuré Chouchou, comme un chaton autour d’un scarabée. À deux doigts de lui filer un coup de patte pour le mettre dans son rythme. J’ai regardé mon chien et je l’ai grondé : Laisse-le tranquille ! C’est un bébé perdu. Il s’est approché du bichon et lui a touché la truffe avec sa sienne, comme s’il lui faisait un bisou. Je l’ai félicité d’une caresse.

Les retrouvailles

On est rentrés chez nous tranquillement après avoir accompagné Dora jusqu’à chez elle. J’espère que Chouchou va retrouver rapidement ses maitres, elle a dit. Je vais surveiller la rue, j’ai répondu. C’est ce que j’ai fait après avoir nourri les deux corniauds.

En fin d’après-midi, Johnny montra des signes d’impatience comme à son habitude. Le bichon, lui, ne bougeait pas beaucoup, semblant toujours aussi intimidé. On descend, j’ai dit, t’es d’accord Chouchou ? Peut-être que ça fera venir ton maître. Il a levé sa jolie petite tête vers moi, j’ignore ce qu’il m’a répondu mais j’ai compris qu’il n’était pas opposé à cette perspective. Quand j’ai ouvert la porte, mon rockeur a dévalé les escaliers, suivi non sans mal par Chouchou. Et vous me croirez si vous voulez, en mettant tout juste le pied sur le trottoir à la suite des deux chiens qui vois-je arriver au bout de la rue ? Le sweat rouge tenant une petite silhouette par la main ! Chouchou aboya. Il les avait aperçus lui aussi. La gamine courut vers lui malgré les suppliques de son père.  Chouchou ! Chouchou ! elle criait. Ton plâtre, ne tombe pas ! il répliquait.

La récompense

Pendant que la gamine cajolait maladroitement son chien, d’une seule main, le père vint me remercier. En sortant de la clinique, il avait acheté un sac de croquettes de luxe dans la boutique pour toutous de riches. Johnny allait être content.

Lily-Lou, c’est ainsi que s’appelle la môme, sa mère et lui habitent tout près de la rue du pont. Bizarre qu’on ne se soit pas déjà rencontrés, dit-il.  On s’est peut-être croisés, j’ai répondu, mais on ne s’est pas vus. Maintenant on se verra. Il m’expliqua aussi qu’ils travaillaient beaucoup sa femme et lui et qu’ils n’avaient pas toujours le temps de sortir leur chien avant de quitter la maison, qu’il aimerait bien me confier Chouchou pour que je le promène parce qu’il a bien vu qu’il se plaisait avec Johnny et moi. Réfléchissez-y, on vous paiera pour ça bien sûr ! conclut-il en me remettant une carte de visite.

Paul Dubreuil – Avocat associé – Droit des affaires

Appelez-moi si vous acceptez ! dit-il en me serrant la main. Je vais réfléchir, j’ai répondu par principe. Au revoir monsieur, merci beaucoup d’avoir gardé Chouchou, me dit Lily-Lou de sa voix redevenue toute petite et douce.

En remontant chez nous, j’ai demandé à Johnny s’il voulait bien à l’avenir se promener avec Chouchou de temps en temps. Il n’a pas grogné, j’ai pris ça pour un oui. J’ai posé la carte de visite de monsieur Dubreuil sur la commode de la chambre, là où je dépose mes objets précieux, et j’ai attendu deux jours pour l’appeler.

Promener Chouchou

Désormais nous allons chercher le bichon chez lui tous les matins et nous nous promenons pendant que la famille Dubreuil se prépare pour sa journée de travail. Et quand ils sont absents, ils nous laissent la clé de la porte sous un rebord de jardinière. Ils ont confiance, ils disent, et ça c’est génial. Aussi inattendu que nouveau, comme le fait d’avoir un salaire. Petit, mais un salaire de travail.

Pour Johnny aussi, c’est nouveau d’avoir un copain. Il est un peu moins fou-fou depuis.

Un travail

Ce qui est génial de chez génial, c’est que de fil en aiguille, d’autres propriétaires de chiens du quartier sont venus me voir. Vous promenez le chien de monsieur Dubreuil, accepteriez-vous de promener le mien en même temps ?

Tous les matins, Johnny et moi nous faisons notre tournée de chiens, comme Pierrot avec ses lettres. Nous passons chercher Bianca, Polka, Laïka, Chouchou et Poly. Deux dalmatiens, un boxer, un berger, un bichon et un border Collie, ça fait une jolie troupe ! Et nous nous dirigeons vers la forêt pour une grosse heure de gambades, Johnny en tête. Mon rockeur est devenu mâle Alpha, il a pris du plomb dans la cervelle. Ça ne l’empêche pas de refaire le fou-fou chez Dora l’après-midi.

C’est notre nouveau rituel. Une longue promenade en forêt le matin avec les chiens de la tournée, une visite chez Dora l’après-midi et, en fin de journée, une sortie dans notre rue pour papoter avec les uns et les autres. On voit beaucoup moins les enfants à la sortie de l’école, seuls ceux qui restent à la garderie, et presque plus Pierrot. C’est ça quand on travaille, qu’on ne traine plus dans la rue.

Salarié

Parce que désormais j’ai un travail. Je suis aide à la personne salarié. Promener Chouchou et les autres chiens, c’est décharger monsieur Dubreuil et les autres maîtres. Ils me paient pour ça. Chaque mois je reçois cinq bulletins de salaire, avec un petit montant, mais additionnés c’est pas mal !

Je ne roule toujours pas sur l’or, mais nous vivons maintenant de notre travail, Johnny et moi. Savoir promener des chiens, ce n’est pas donné à tout le monde. Nous sommes utiles. Et respectés.

Et Dora est la meilleure des amies.

Tout ça, je l’ai obtenu grâce à Johnny, entré dans ma vie un jour d’hiver parce que probablement on s’attendait. Et on s’est trouvés.

***************************************************

Retrouvez  mes autres récits courts dans la catégorie « Micro-nouvelles et autres récits courts » et inscrivez-vous à ma newsletter pour les recevoir directement dans votre boîte à lettres.

Image : Pixabay

Max et Johnny, l’amie

Deuxième partie de ce récit inédit

Rappel Partie 1

Comme tous les matins, j’entends tapoter à la porte d’entrée. Je sais que c’est Johnny qui frappe le battant intérieur de sa patte droite, juste assez fort pour que le bruit des griffes me réveille. C’est l’heure de sortir ! il me dit.

Ni dormeur ni chanceux

Je n’ai jamais dormi profondément, ou alors quand j’étais tout gamin, je ne me souviens plus mais normalement les enfants, ça dort. La mort de mes parents, la vie en foyer, puis dans la rue, c’est ça qui a dû casser mon sommeil, sans que je m’en rende compte. Et pour le recoller je n’ai pas encore trouvé la solution. Je ne suis ni magicien ni sorcier ni génie, ni particulièrement chanceux, je le sais depuis longtemps. Il y a quelques années j’ai trouvé un billet de cinq euros dans le caniveau, roulé comme une cigarette. Il m’a fait penser à Gainsbourg, pour la clope et l’argent. J’ai eu envie de l’allumer, ce rouleau de bifton, et de le regarder brûler, comme il l’a fait lui. Peut-être même de faire semblant de le fumer en le portant à mes lèvres d’un geste large et nonchalant. Pour le plaisir de me dire je suis riche, que je m’en fous de ce fric. Sauf que je ne suis pas riche du tout, et que je ne dédaigne pas l’argent, loin de là. Pas au point de voler pourtant. Si j’avais su à qui le rendre ce billet, je ne m’en serais pas privé.

Au fastfood

À défaut, je me suis offert un repas au Mc Do. Un menu Best Of avec des frites bien chaudes et de la sauce dégoulinante sur mon steak. En mastiquant, je regardais les gens, attablés comme moi, des familles avec des enfants excités ainsi que des adultes seuls qui semblaient concentrés sur leur seul hamburger. Il est vrai qu’il n’est pas facile à manger le building de pain mais il y a quand même moyen de regarder autour de soi il me semble ! Comme s’ils étaient gênés de manger. Ou de se trouver dans un fastfood. Ou d’être seul. Manger c’est la vie, c’est ne pas pouvoir manger qui est pénible ; s’asseoir dans un resto quel qu’il soit est un privilège, et se trouver seul, c’est ainsi. Il n’y a rien d’honteux.

Matinal et baladeur

D’un nouveau coup de patte, Johnny me signifie son impatience. Avec lui, j’ai trouvé plus matinal que moi. J’arrive ! je lui dis. Je le préviens pour qu’il ne fonce pas sur mon pieu. Pas très patient, mon chien. Jamais plus d’un rappel. Après, il saute sur mon lit et me pousse du museau jusqu’à ce que j’en tombe. La promenade du petit matin, elle est sacrée pour lui. Celle de la fin de la matinée aussi. Celle du milieu de l’après-midi tout autant et celle de la soirée, peut-être plus encore. Un chien baladeur, et c’est moi qui suis tombé dessus !

On n’obtient que…, on obtient ce que

À l’orphelinat, le plus vache des surveillants nous rabâchait de sa voix aussi perchée que le corbeau de la Fontaine sur son arbre : « on n’obtient que ce qu’on mérite. » Il voulait dire : une petite bêtise, une gifle ; une moyenne bêtise, une corvée ; une grosse bêtise, des privations. On obtenait ce qu’on méritait toujours dans ce sens-là. Le sien. Quand le « on n’obtient que… » arrivait, on savait à quoi s’en tenir.

Peut-être que j’ai mérité Johnny. Matinal et baladeur. Parce que je suis matinal et baladeur moi-même. Un chien perdu parce que je l’étais sans lui, perdu. Un amour de chien parce que j’en manquais, de l’amour. Et que grâce à lui, le monde est plus doux.

Caresses et mots gentils

Désormais les gens s’attardent à nos côtés. Un petit mot gentil. Une caresse à Johnny. Surtout ceux qui possèdent un chien eux-mêmes, et les enfants. Certains parents tiquent un peu au début. Ne caresse pas le chien ! Ne t’approche pas trop ! Pour ne pas paraitre impolis, ils m’expliquent qu’ils n’ont rien après mon chien, mais qu’ils ne veulent pas donner à leurs rejetons l’habitude de caresser n’importe quel animal même domestique ; ils demandent son nom. Et puis au fil des rencontres, ils laissent l’enfant s’approcher et caresser le chien. Avec certains, c’est même devenu un rituel. Quand ils rentrent de l’école, main dans la main avec leur enfant, ils cherchent Johnny des yeux en m’apercevant dans la rue. Ou l’inverse. Nous sommes devenus un couple indissociable comme Les Chéris. Presque les stars de la rue. Tout ça grâce à mon pirate des Caraïbes.

Des friandises

Jusqu’alors je paraissais invisible pour ces familles-là. Je les voyais bien, moi, pourtant. Théo, le gamin au cartable rouge avec son père toujours la clope au bec. Les deux jumelles et leur nounou collée au téléphone. Le petit Arthur et son sourire polisson, avec sa mère en jean basket. Je les connaissais déjà, je les connais encore mieux parce que désormais ils s’arrêtent et nous adressent quelques mots. Le Bonjour Johnny et les dix secondes que passe l’enfant à tenter d’amadouer mon monstre sont la friandise du chemin entre leur maison et l’école. Sans danger pour les dents de lait. Pour moi aussi ces rencontres sont des bonbons qui adoucissent mes journées.

Le collier

Pressé ou pas, Pierrot, le postier, s’arrête systématiquement pour discuter. Ça aussi c’est nouveau. Un bonjour, une caresse à Johnny et quelques mots. C’est lui qui a émis l’idée d’un collier. Un chien sans collier, c’est un chien errant, il a dit. J’ai eu beau expliquer que je ne me tenais jamais bien loin de mon cabot, il a maintenu qu’il lui fallait un collier. Je n’ai pas insisté, les chiens il doit en fréquenter plus que moi lors de sa tournée.

Je n’avais pas la moindre idée de la façon de me procurer un collier pour mon Johnny à part dans la boutique pour toutous de riches du centre-ville. Plusieurs fois je suis allé fouiner des yeux dans la vitrine à la recherche d’un collier à ma portée, financière je veux dire, mais en vain. Un animal, ça ne compte pas dans le calcul des prestations sociales. Pourtant désormais on est deux à se nourrir. Quand y’en a pour un, y’en a pour deux, ce n’est pas toujours vrai, mais je ne me plains pas, je me débrouille.

Je m’étais fait une raison, Johnny ne porterait pas de collier. Pas pour contrarier Pierrot, bien sûr, mais parce que le collier faisait partie des choses, nombreuses, que je n’avais pas les moyens d’obtenir et c’était ainsi.

La dame

Un matin, Pierrot nous a dit qu’il avait parlé de nous à une dame ayant perdu son chien quelques semaines plus tôt. Peut-être qu’elle viendrait nous voir, que ça lui ferait du bien de voir Johnny qui ressemblait vaguement à son toutou. Madame Péraud, elle s’appelle, a-t-il ajouté en partant. Perro, comme le chien en espagnol, tu devrais t’en souvenir. Perro, perro, a-t-il lancé en s’éloignant, en s’appliquant à rouler les r.

Quelques jours plus tard, j’ai vu une femme s’engouffrer dans notre rue. J’ai su que c’était elle à ses yeux qui nous cherchaient dans un regard qui enveloppait toute la rue. Certainement aussi parce qu’elle était comme je me la représentais. La soixantaine passée, bien mise mais sans atours particuliers, une allure, des expressions, aussi difficiles à décrire qu’une odeur délicate, qui suggéraient la femme seule, abandonnée plutôt, veuve de son compagnon.

On s’est souri. Vous êtes Max, n’est-ce pas ? Et ce joli Border Collie est Johnny évidemment.

Mon chien qui jusque-là courait en tous sens dans la rue pour se défouler selon son habitude a tendu les oreilles, comme s’il réagissait à son nom, et s’est approché de la dame pour lui renifler les mollets. J’ai eu l’impression qu’ils se souriaient eux aussi.

Border Collie

On s’est mis à papoter. De fil en aiguille, notre première conversation a duré une plombe et j’étais bien ennuyé de laisser cette dame debout, sans siège à lui offrir, pas même un rebord de fenêtre à sa portée. Je ne pouvais pas plus envisager de l’inviter chez moi. Ça ne se fait pas avec une dame. Et puis franchement ce serait un peu la honte de montrer mon intérieur assez peu reluisant.

Elle s’appelle Dora Péraud et habite à quelques pâtés de maison. J’ai dû la rencontrer plusieurs fois lors de mes errances sans faire attention à elle. Son chien s’appelait Ploum, c’était un Berger australien. Il y a six mois il s’est fait renverser par une voiture, il a fallu l’euthanasier. Elle a du mal à s’en remettre, je la comprends.

Elle s’y connait drôlement en canins. Les Bergers australiens et les Borders Collie se ressemblent, même gabarit, même tête fine. C’est au niveau des oreilles qu’on les distingue, m’a-t-elle expliqué. Je suis ravi de connaitre la race de mon chien. Un Border Collie, ça sonne classe en plus ! Si vous saviez le nombre de fois qu’on m’a interrogé à ce sujet, mais qu’est-ce que j’en savais, moi ? Désormais je serai fier de répondre.

Le collier et la panière

Elle m’a dit aussi qu’elle n’aurait plus jamais d’autre chien, que Ploum était son troisième. Et dernier. Trop douloureux quand ils partent. Qu’elle songeait à donner ses affaires à un refuge canin mais qu’elle les apporterait à Johnny. Un collier en cuir rouge avec sa laisse, une panière en tissu rembourré et une gamelle en inox. Un os à mâcher aussi. Ça lui faisait vraiment plaisir de savoir que Johnny s’en servirait.

On a encore parlé de nos compagnons à pattes et un peu de moi aussi. Elle voulait savoir depuis quand j’habitais là, ce que j’aimais. Pour la première fois depuis bien longtemps j’ai eu l’impression de parler à une amie.

L’amie

Et puis, elle a dit : On papote, on papote, mais j’ai des trucs à faire, moi. Et elle a ri avant d’ajouter : La prochaine fois, on ira boire un verre au troquet de la place, on sera mieux installés. Parce qu’il y aura une prochaine fois, elle l’a promis. Et pas dans mille ans, dans deux ou trois jours, quand elle m’apportera les affaires de son Ploum.

Je ne connais pas grand-chose d’elle. Peut-être que j’oserai lui poser des questions alors. En attendant, je vais réfléchir à tout ce que j’aimerais savoir de ses chiens et d’elle aussi. Mais déjà je sens que mon cœur est devenu encore un peu plus moelleux.

Grâce à Johnny, je ne déambule plus. Je parle aux passants sans les effrayer, c’est même eux qui viennent à nous avec leurs enfants. Et bientôt j’aurai une amie.

Tout ça grâce à mon rockeur.

———————–

Une amie et peut-être pas seulement, c’est ce que vous découvrirez dans la troisième et dernière partie de ce récit. En attendant, patience ! Pour recevoir ces nouvelles ainsi que des confidences sur leur genèse directement dans votre boîte mail, abonnez-vous à ma newsletter.

 

vieux fusils

Les vieux fusils

Donne pétoires

Nous cherchons à nous débarrasser de 3 fusils de chasse, de modèles inconnus, d’années tout aussi inconnues. On sait juste qu’ils étaient en service dans les années 30 au moins et qu’ils n’ont pas tiré depuis 50 ans.

Remise en main propre.

vieux fusilsYeux froncés, Françoise regarde sa mère.

— Non, Maman c’est pas possible. Tu n’envisages pas une seconde de publier une annonce, j’espère !

— Tu me dis qu’on doit s’en débarrasser et je ne connais plus personne qui chasse.

— Les armes, ça ne se donne plus dans un coin de garage comme tu offres des bocaux de pâté et de confiture à celui qui passe te voir. Il faut désormais déclarer les transactions à la gendarmerie et passer par un armurier, je crois. Tu ignores qui pourrait les récupérer ces armes et faire avec des trucs pas réglo réglo. On pourrait se retrouver avec la police sur le dos, t’imagines ? Il faut s’en défaire, mais différemment. Si jamais un voleur entrait chez toi, te les volait et te braquait avec, c’est toi qui serais jugée responsable.

— Crois-tu que j’aurais peur ? Enfin ! Je sais pertinemment qu’elles ne sont pas chargées.

— Mais si le voleur braquait une autre personne que toi, qui succombait d’un arrêt cardiaque de trouille, tu serais en tort.

— Avant qu’il les trouve les fusils, là où ils sont planqués…

— Mam, arrête de finasser, il faut qu’on s’en débarrasse, ça fait trente ans que ça aurait dû être fait ! T’as un permis de détention d’arme ? Non. Et moi non plus.

— Je tirais bien autrefois.

— Maman, c’est pas la question. Depuis que ton père est décédé, que plus personne ne chasse dans la famille, on n’a pas à avoir ces armes à la maison. C’est tout.

— On a qu’à les enterrer.

— Tu rigoles ?

— C’est le plus simple. Sous l’étendoir à linge. Personne n’aura l’idée d’aller planter quoi que ce soit à cet endroit. Il faut pas un grand trou, y’a qu’à mesurer le plus long fusil. Un peu profond quand même pour pas qu’ils ressortent un jour.

— Maman, tu me vois aller creuser à la tombée de la nuit ?

— Je t’aiderai. Avant on ira prendre un sac de gravier dans la réserve des services municipaux, dans la combe il n’y a jamais personne, pour refaire le parterre après avoir rebouché le trou.

— Tu veux que j’aille voler des graviers ? Je rêve. Et pour creuser, tu as quatre-vingt dix ans et moi près de soixante, tu crois une seconde qu’on peut y arriver à planter une pelle dans une terre tassée depuis des décennies et couverte de graviers ?

— Avec un peu de bonne volonté…

— Même avec beaucoup de bonne volonté, j’en doute !

—  Alors y’a qu’à les jeter dans la rivière.

— Mais on va nous voir ! Et si quelqu’un appelle la police on aura l’air fin.

— On peut y aller la nuit. On s’habillera en noir. Tu demanderas à Hadrien de nous prêter des sweats à capuche.

— Maman ! Je refuse catégoriquement que mon fils ait quoi que ce soit à voir avec cette affaire et je n’ai aucune envie de jouer les Bonnie and Clyde avec toi. Et puis bravo, l’écologie c’est pas ton truc, on va aller polluer la rivière ! T’es irresponsable !

— Et si on fabriquait une sculpture avec ? Un truc à la César.

— Pour la placer où, dans le jardin ? Sous l’étendoir à linge, en mémoire du trou qu’on n’aura pas creusé ? Ou mieux, sous le cerisier, pour faire fuir les merles ?

— Tu vois que c’est une bonne idée !

— Maman ! Tu délires.

— Alors qu’est-ce que tu proposes ?

— J’ai déjà appelé l’armurier, on va passer chez lui pour qu’il expertise les armes et si, comme on s’y attend, elles ne valent pas un clou, on ira les déposer à la gendarmerie.

— On va aller chez les gendarmes ? Mais on n’a rien fait de mal !

— Non pas encore ! Mais c’est pas grâce à toi.

Françoise s’est levée. Sa mère perçoit à une hésitation quelle voudrait ajouter quelque chose à son attention mais s’en garde. Certainement un cri de colère ou d’exaspération.

— J’adore te taquiner ! lui dit-elle avec un doux sourire. Tu pars au quart de tour.

— Tu n’as jamais imaginé toutes ces idioties ?

Le ton reste dur.

— Je voulais juste te faire marcher, assure la mère.

Françoise sourit, rassurée.

— Idiote, tu m’as bien eue ! Mais je préfère. On ira chez l’armurier demain, dit-elle en s’éloignant.

— Pas la peine, intervient la mère. Les fusils, je m’en suis déjà débarrassée. Ce matin, quand tu es allée chercher mes médicaments à la pharmacie, je les ai jetés dans la fosse septique des voisins. Elle était ouverte, j’en ai profité.

**************************************************

Cette micro-fiction vous a plu ? Partagez-la et inscrivez-vous à ma newsletter pour recevoir les prochaines directement dans votre boîte mail et découvrir le dessous des histoires.

*Image empruntée au site Chassons.com

l'homme et le chien

Max et Johnny

Mon chien, c’est ma vie ! Il s’appelle Johnny. Plutôt comme Depp qu’Halliday.

C’est moi qui l’ai choisi ce nom, parce qu’il a le dessous des yeux noirci comme Jack Sparrow. C’est ses yeux que j’ai vus en premier, des yeux qui disaient « je vais t’en faire voir de toutes les couleurs, mais on deviendra inséparables ! » Il n’arrêtait pas de bouger la queue, de renifler, de secouer la tête, de marcher… Toujours en mouvement, comme un rockeur ! Alors Johnny, Halliday ou Depp, ça lui va bien, même si je préfère l’allusion à Depp, pour ses yeux, je me répète.

Et c’est pour ça que je l’ai adopté, pour qu’il mette du rythme dans ma vie.

La rencontre

Au petit matin, un jour de janvier, je l’ai aperçu dans ma rue. Jeune encore mais déjà les yeux charbonneux et animé d’une agitation permanente. Je lui ai demandé ce qu’il fichait là, il m’a ignoré.

Quelques jours plus tard, j’ai à nouveau croisé son regard. Toujours fier, un brin rebelle. Mais il m’a semblé plus maigre. Ça lui allait bien d’ailleurs. Son côté rock sans doute.

Et puis un troisième jour. Encore plus maigre, et blessé à la patte. Et là, ça ne lui allait plus du tout.

Je me suis approché et il m’a laissé lui flatter l’encolure. Un geste que je n’aurais jamais tenté si je n’avais senti dans son attitude comme une invitation à le secourir. Tout en le caressant, j’ai examiné sa blessure qui ne semblait pas bien profonde.

À son léger halètement, je percevais son trouble. Je n’ai pas insisté, me contentant de lui parler. Ça va aller, le chien, si tu veux bien je vais te soigner. Il a tourné le museau vers moi comme s’il me donnait son accord.

Alors je l’ai imploré de m’attendre, le temps de foncer chez moi. J’ai ouvert le frigo à la va-vite, il était quasiment vide comme à son habitude. Le placard à victuailles aussi, mais par chance, j’avais gardé intacte la boîte de pâté truffé offerte par le centre social de la mairie au moment des fêtes de fin d’année. Du pâté, un bocal de coq au vin, des pâtes multicolores enroulées sur elles-mêmes, une boîte de haricots verts en fagots, une demi-bouteille de mousseux, un ballotin de truffes au chocolat, tout ça dans un petit panier que j’ai conservé pour mettre les pommes. Celles que je récupère à la fin du marché, à peine amochées.

J’ai entamé les pâtes dès le lendemain de Noël pour continuer sur la lancée de la veille où j’avais profité du repas festif organisé par la Croix-Rouge. Pour me sentir heureux. Parce qu’avec un peu de beurre et de fromage râpé gonflé à l’amidon, manger des pâtes escargots de toutes les couleurs, c’est comme manger des macaronis premier prix, le goût est le même, mais admirer son assiette, contempler chaque fourchette garnie, c’est se sentir privilégié. Riche, presque. Même si ça ne dure que le temps d’un repas, c’est magique.

J’ai attrapé la boîte de pâté, une fourchette et deux bols. J’en ai rempli un d’eau fraîche et j’ai refoncé dans l’autre sens aussi vite que je pouvais sans renverser le liquide. Le chien se trouvait toujours dans la rue, pas tout à fait là où je l’avais laissé mais pas très loin. Je l’ai appelé. Hé le chien, si tu viens, je te donne du pâté, du pâté truffé en plus. Mais si tu ne veux pas venir, dis-le tout de suite que je ne gaspille pas mon cadeau de Noël.

Il a tourné les yeux vers moi – Ah ces yeux ! Je sais maintenant pourquoi Depp se maquille, pour faire fondre les gonzesses. Et les autres aussi, comme moi, qui ne sont pas des gonzesses mais pareils qu’elles, souvent les larmes au bord des yeux. On s’est regardé et il est arrivé. Lentement cette fois, avec une crainte qui ralentissait ses mouvements. Il n’avait plus rien de rock and roll mon pirate des caraïbes.

J’ai déposé le bol d’eau sur le trottoir. C’est pour toi !  Mais il l’a ignoré. J’ai ouvert la boîte de pâté, déposé une bouchée dans le second bol et le lui ai tendu. Ça aussi c’est pour toi ! Il a tordu le cou, regardé autour de lui, j’ai posé le bol au sol. Il a observé à nouveau les lieux, à droite, à gauche, et s’est avancé pour plonger le museau dans la pitance. Je l’ai trouvé plutôt malin.

Le pâté lui a plu, les microscopiques morceaux de truffe je ne sais pas, ils ont été engloutis avec le reste, en une seconde chrono. J’ai saisi d’un coup de fourchette tout ce qui restait dans la boîte et l’ai déposé dans le bol, d’un bloc. Le chien s’était à peine reculé. Déjà il avait confiance.

C’est là, en le regardant dévorer, que je lui ai donné, pour de bon, le nom de Johnny, celui qui m’était venu à l’esprit en croisant son regard, et qui là prenait tout son sens. En mastiquant, il bougeait de tout son être, c’était comme s’il dansait en se déhanchant. J’ai eu le pressentiment qu’on n’allait plus se quitter et qu’il allait changer ma vie, et je ne me suis pas trompé.

J’ai regardé Johnny se lécher les babines. Un peu comme moi quand je termine une Danette au chocolat, en léchant les bords à l’intérieur du pot après avoir raclé le fond avec l’index pour ne pas en laisser une trace. C’était bon mais… vous pourriez pas m’en mettre un petit peu plus ? comme vantait la pub à la télé autrefois.

Va falloir attendre mon Johnny ! je lui ai dit. C’est ce que nous avons fait, après que j’ai posé les bols et la boîte vides ainsi que la fourchette sur un rebord de fenêtre, en flânant tous les deux le temps que la vie s’installe dans la ville. La déambulation, j’en ai l’habitude. Je m’y adonne tous les jours levants, souvent l’après-midi et systématiquement le soir. Il faut bien que je m’occupe et sorte de mon vingt-mètres-carrés tout au plus, je ne l’ai jamais mesuré.

Déambuler, j’ai toujours trouvé le terme approprié à mes errements. Le préfixe dé- (ou dés-) signale d’emblée un problème. Dérangé, déviant, déstabilisé, désacclimaté, désespéré, désaccordé, désaccouplé, désadapté, désaffecté, désagrégé, désaimé, décimé, désynchronisé, déséquilibré… je déambule quotidiennement parce que je suis un peu tout ça.

Ensemble dans la rue

La première personne que nous avons croisée, le chien et moi lors de notre première déambulation commune, c’est Pierrot, qui travaille à la Poste. Je ne sais pas trop ce qu’il y fait mais c’est à six heures vingt tapantes qu’il sort de chez lui. Il doit embaucher à six heures trente. Comme tous les jours, il m’a lancé un Salut, Max ! Bonne journée ! accompagné d’un sourire et d’un signe de la main. Parfois il prend le temps d’échanger quelques mots supplémentaires. Pas ce matin.

Et puis, a déboulé le jeune du cinquième. Celui qui descend les escaliers deux par deux, déplie sa trottinette juste devant la porte, grimpe dessus et s’éloigne en moins de temps qu’il ne faut pour prononcer le moindre mot, pas même un bonjour. Un jeune quoi, ni ponctuel ni poli, mais toujours pressé. Moi aussi j’ai été jeune.

À six heures quarante, c’est Les Chéris qui sont passés. Je les appelle ainsi parce qu’ils roucoulent des chéri par-ci, des chérie par-là à ne plus pouvoir les compter. Des amoureux, toujours main dans la main. Peut-être travaillent-ils ensemble, peut-être même se sont-ils rencontrés sur leur lieu de travail, je n’en sais rien, tout comme j’ignore leur lieu de résidence, à quelques dizaines de mètres de chez moi ou bien des rues plus loin. Je sais juste que tous les matins, sauf le week-end, ils empruntent ma rue, collés l’un à l’autre, elle à droite, lui à gauche, à cette heure matinale, toujours la même.

Vers sept heures, la rue s’agite pour de bon. À huit heures, elle grouille. À huit heures trente, le Franprix ouvre.

À huit heures vingt-neuf, je me suis posté devant. Deux clients attendaient déjà. Je les sentais fébriles, impatients d’effectuer leur achat et de s’en aller. Certainement étaient-ils attendus au travail. En temps normal, j’aurais suivi l’un d’eux dans les allées, pour découvrir ce qui justifiait à ses yeux son attente devant le magasin par un matin d’hiver. Mais le jour n’était pas normal, un chien efflanqué et blessé m’attendait.

Je l’avais laissé dans la rue en lui ordonnant de m’attendre. J’aurais aimé qu’il me suive mais il en avait décidé autrement. Tout juste m’avait-il regardé m’éloigner et disparaitre au coin de la rue. Je l’avais observé, caché derrière la façade de l’angle, craignant qu’il profite de mon absence pour s’enfuir. Mais il continuait à errer tranquillement, comme s’il avait compris mon injonction. Alors je  m’étais éloigné un peu plus rassuré.

La pâtée

Dès le déverrouillage de la porte de verre, je me glissai dans le magasin et optai sans trop réfléchir pour de la pâtée pour chien au bœuf, sans truffe mais avec des morceaux. Je ne dis pas que j’en salivais d’avance, je préférais le coq au vin gélatineux en bocal, mais pour un chien affamé, elle me semblait appropriée. Et pas trop chère.

À la caisse, l’un des hommes qui trépignaient devant la supérette me força à piaffer à mon tour. Pièce par pièce, il comptait la monnaie cherchant l’appoint. Quatre-vingts. Quatre-vingt-dix. Un euro. Deux canettes de bière, voilà l’urgence du matin pour cet homme. La mienne, c’était un chien avec des coquards sous les yeux.

Un euro quinze. Un euro vingt-cinq. Sous un masque stoïque, je sentais monter l’exaspération de la caissière. Et la mienne à l’unisson. Mon chien allait me lâcher.

Un euro quarante. Un euro soixante-cinq. Plus que dix centimes ! clama la caissière. Je repris confiance. L’homme eut à peine le temps de saisir son ticket de caisse, j’avais pris sa place et remettais l’appoint dans la main de la caissière. Parfait, me dit-elle après y avoir jeté un coup d’œil. Je la sentis reconnaissante. Je m’extrayais du magasin avec une ardeur qui laissa sur place mon tortionnaire, vérifiant son ticket de caisse. Il ne devait pas souvent remplir de caddie.

Je fis le tour du pâté de maison (encore du pâté !) au pas de course, le cœur battant non pas du fait de ma performance sportive mais à la crainte du départ de Johnny. L’accident cardiaque me fut évité, le chien guettait juste après le premier virage. Attendait-il son repas ou son nouveau maître ? Je m’épargnais le risque d’une déception, viens, lui dis-je, regarde ce que je t’ai acheté, en lui montrant la pâtée.

Compagnons

Johnny m’emboîta le pas. Je pris au passage tout le petit bazar que j’avais laissé sur le rebord de la fenêtre et grimpais chez moi, le chien sur mes talons.

Je l’ai nourri. Je l’ai soigné. Depuis nous cohabitons.

Depuis, je ne déambule plus, je sors mon chien.

****************************************

J’espère que ce récit vous a plu. Pour découvrir la suite des aventures de Max et Johnny, abonnez-vous à ma newsletter sans attendre et vous la recevrez dans votre boîte mail dès sa publication. A bientôt !

Image Pixabay

Le pot de pièces

La conjonction de situations, de présences, de petites idées, de rencontres débouche parfois sur une idée majeure. Il peut s’agir d’une forme d’art ou d’une tournure d’esprit.

Souvent j’ai cette pensée qu’il ne faudrait pas grand-chose pour que du fouillis, de l’ignorance, du gâchis sorte un trésor. Juste une étincelle.

Je possédais un lot de vieilles pièces de monnaie dont je ne savais que faire depuis des années sans parvenir à m’en séparer. Jusqu’à ce que l’étincelle attendue jaillisse.

En observant le vase que je venais d’habiller d’une mosaïque de ces pièces, j’ai imaginé cette fable.

•••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••

Il était une fois une salle de bain qui sifflotait de bonheur tandis que Luigi, un jeune ouvrier, posait sur ses murs de nouveaux carreaux de faïence bleu-vert. Bleu paon plus précisément. Sa huppe royale, sa longue traine comme celle de la plus belle des mariées, son plumage aux nuances éclatantes, elle aimait tout chez ce volatile. Revêtir sa couleur serait sa façon à elle de faire la roue, d’arborer son air majestueux.

Elle rêvait depuis si longtemps de cette nouvelle jeunesse. Elle se voyait belle, belle, belle… Quand le miroir serait suspendu au-dessus du lavabo, elle pourrait s’admirer.

Elle sifflotait plus que jamais sous les caresses de Luigi lissant de l’index le joint entre ses carreaux. Un délice.

Dans la chambre d’à-côté, ça grognait. Ce débord de joie était indécent. La bonbonnière remplit de pièces de monnaie oubliées s’agitait sous le mécontentement de ses occupantes. Les petits soins, c’était toujours pour les autres. À peine, étaient-elles dépoussiérées tous les trente-six du mois par le couple qui habitait les lieux. De temps à autre, une pièce rejoignait le pot. Sur le moment, ça créait un peu de distraction. On faisait connaissance, mais très vite la léthargie saisissait à nouveau toute la colonie. Les vieilles pièces en centimes de francs, percluses d’arthrose, retrouvées au fond d’une vieille boîte ressortie du grenier n’avaient pas grand-chose à raconter. De la vie d’aujourd’hui, elles ne savaient rien. Le passé, elles en avaient par-dessus la tête.

Les plus jeunes, qui provenaient tout droit de pays étrangers, arrivaient souvent en groupe en une avalanche. Elles créaient du désordre, se montraient pétulantes et particulièrement bavardes les premiers jours. Mais peinant à se faire comprendre des autres, elles se lassaient à leur tour.

Recluses dans leur pot, nostalgiques des porte-monnaie et des tiroirs-caisses, elles se morfondaient de concert dans cette petite chambre qui ne servait guère que de débarras. Elles s’y étaient résolues. Mais quand la pièce voisine se mit à jouer la trublionne, l’une des nouvelles arrivées explosa. Qu’est-ce qui la rend si heureuse, celle-là ?

Une autre s’aventura. J’aimerais bien avoir envie de chanter moi aussi.

C’était trop !  

Les plus grosses allièrent leur voix. Hé voisine, tu en fais du bruit !

La salle de bain s’étonna. Qui lui parlait ainsi ?

C’est ainsi qu’un échange s’établit entre la bonbonnière et elle. Voisines depuis des années, elles ignoraient chacune l’existence de l’autre, tout à leur nombril.

Les piécettes se plaignirent de leur situation. Entassées, délaissées, confinées, c’était pas une vie ça !

Pourquoi vous ne disiez rien jusque-là ? s’étonna la salle de bain.

Parce qu’on ne savait pas qu’on pouvait être heureux dans cette maison, pardi !

La salle de bain n’avait pas pensé à ça, elle qui bénéficiait de son petit lot de distractions quotidiennes. Elle était défraichie, fatiguée mais considérée.

L’oubli, c’était terrible. Pourvu qu’elle n’y tombât jamais.

Elle pensa au vase qui végétait depuis des années dans un placard juste à côté, et qu’elle n’entendait même plus geindre. Un temps il avait accueilli des brosses à cheveux mais, très vite tombé en désuétude, il avait été relégué au fond d’un placard. Il était arrivé de Chine dans une valise, un achat impétueux de Céline et Maxou, le jeune couple habitant les lieux. Il avait fait son petit effet avec sa laque rouge aux motifs dorés, mais n’avait pas tardé à déplaire avant même d’apprendre notre langue. La salle de bain avait bien tenté de communiquer quelque temps avec lui à travers la cloison mais comme il ne faisait pas beaucoup d’efforts pour se faire comprendre, elle s’était recentrée sur elle-même.

Hé les filles, y’a des Chinoises parmi vous ?

Je suis la seule, répondit une toute petite voix dans un très bon français.

Il y a un vase en bois laqué, dans le placard de la chambre. Je l’entendais grogner à travers la cloison, je ne l’entends plus. Pourrais-tu l’appeler en mandarin ? Il n’y a plus qu’entendre sa langue natale qui pourra le réveiller.

La piécette de deux cents de yuan hurla à l’attention du vase qui ne l’entendit pas. Sa voix ne portait guère.

Elle recommença. En vain.

Et encore. Jusqu’à ce qu’un shilling vienne à sa rescousse.

Répétons ce que dit Deux cents de yuan tous ensemble et en hurlant, proposa-t-il.

Les pièces s’époumonèrent d’un seul élan vocal et le vase sortit de sa torpeur.

Qu’est-ce qu’il se passe ? bégaya-t-il d’une voix endormie.

Deux cents de yuan traduisit sa question puis souffla au groupe une réponse qui fut criée vers le vieux contenant. La salle de bain n’en perdait pas un mot.

Une conversation s’établit ainsi à travers la cloison entre le vase, les pièces de monnaie et la salle de bain.

Mais très vite la salle de bain eut envie de voir ses nouveaux amis.

Elle se tortura le ciboulot.

Enfin, un matin, après une nuit blanche, elle appela ses copains, rayonnante.

Coucou, les potes ! J’ai une idée !

La monnaie et le vase, après un bref sursaut de joie, se mirent à douter. Quelle était cette idée géniale ?

Quand la salle de bain leur expliqua son plan, ils rigolèrent.

Impossible !

La salle de bain bouda. Elle le trouvait génial son plan, elle. Indéniablement complexe à mettre en œuvre, mais génial.

Impossible ? Elle n’aurait jamais osé revêtir un habit de paon et pourtant son rêve était en train de se réaliser. Pourquoi pas son plan aussi ?

Elle redressa la tête et se mit à regarder Luigi de ses grands yeux de biche blessée. Il était temps, les travaux se terminaient, elle n’allait plus le voir.

La comprit-il ? Elle ne le sut jamais mais, en rangeant tout son fatras de carreleur, il oublia le restant du sachet de poudre à joint bleu paon.

Quand Maxou le trouva après le départ de Luigi, ne se résolvant pas à le jeter, il le déposa sur la commode de la chambre voisine. Il adorait ce bleu-vert profond qui lui rappelait les reflets de l’étang de ses parents.

Quel bazar cette chambre ! dit-il à Céline. On va bientôt en avoir besoin, ajouta-t-il amoureusement, il faudrait qu’on la débarrasse.

Le week-end suivant, le couple se mit à l’ouvrage. Céline plongea la main dans le tas de pièces de monnaie. Elle aimait les soupeser et les faire sonner. Tant de voyages aux doux souvenirs. Tout un passé de petits et grands bonheurs.

Dans le placard, elle retrouva le vase qui lui rappela leur voyage de noces. De lui également elle rechignait à se défaire. Elle aimait les objets, Céline, elle était ainsi. Pas pour leur valeur marchande, mais pour ce qu’ils lui disaient sur elle et sur ses proches, sur ses ancêtres aussi parfois. Quand elle prêtait l’oreille, elle les entendait lui parler. 

Elle ne sut pas répéter à Maxou ce qu’elle entendit d’eux ce samedi-là en rangeant la chambrette, les propos restaient confus. Mais le dimanche soir, quand ils se reposèrent enfin sur le canapé elle posa sa tête sur l’épaule de son mari et lui proposa de revêtir leur vase chinois d’une mosaïque de pièces. Comme ça, ils continueraient d’en profiter, et des pièces et du vase. Et ça tombait bien, il restait du joint bleu paon qui irait à merveille avec les tons argentés et dorés de la monnaie.

On le mettra où ? demanda Maxou.

Céline hésita. Dans la chambre du bébé ?

Mais une évidence jaillit. Dans la salle de bain !

C’était précisément là qu’il fallait le poser, dans la salle-de-bain, en un rappel de bleu et face au miroir pour que les éclats métalliques des pièces de monnaie rayonnent dans cette petite pièce comme sur la surface de l’étang des parents de Maxou. Au bord duquel il lui avait proposé de l’épouser et où ils emmèneraient leur enfant.

•••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••

J’aime donner une âme aux objets. Dans Lignes et lames, l’une des nouvelles de Point à la ligne, c’est le couteau fétiche de l’héroïne qui en est le narrateur. Une façon d’entrer sans voyeurisme dans l’intimité de cette femme trompée. Si vous n’êtes pas encore inscrit.e à ma newsletter, ne tardez pas et vous obtiendrez ce récit en cadeau de bienvenue dans le cercle de mes lecteurs privilégiés.

 

Jeune fille en pleurs

La jeune fille triste

Elle est assise sur le rebord de ciment devant la porte du garage. Je l’observe depuis ma fenêtre.

J’ai l’habitude de regarder les jeunes se rassembler à cet endroit, abrités des regards (sauf du mien qu’ils ne soupçonnent pas), pour fumer, téléphoner, s’amuser, bavarder, déjeuner, attendre le cours suivant. Des jeunes du lycée voisin ou de l’école de danse à une encablure de là.
D’ordinaire ils évoluent en grappe, c’est pour cela que je l’ai remarquée, elle. Seule. Sans téléphone, sans livre ni sandwich. Juste elle et ses pensées.

Un rictus. Un mouvement de la tête. Je n’ai entendu ni aperçu le sanglot et le nez qui renifle mais ils y étaient, j’en suis certaine.
Elle a relâché le  cou comme si le fil invisible qui tenait droit son buste venait de rompre. J’ai craint un instant que le poids de sa tête entraîne tout son corps avec elle, qu’elle s’enroule comme une feuille brûlée par le soleil. Il n’en est rien.

Elle ferme les yeux, prend une longue inspiration. Alors je vois une larme rouler sur sa joue. Tout son visage se crispe. Et d’autres larmes suivent qu’elle essuie d’un revers de manche.

Quel malheur la frappe ?

Impossible à imaginer tant il y en a d’envisageables, de ces pépins qui s’abattent sur chaque vie. Certains tuent, d’autres assomment ou juste affaiblissent. On s’en remet plus ou moins bien, plus ou moins vite. Parfois on en évite un, on se dit qu’on a de la chance, ou l’on trouve ça normal, mais un autre arrivera inévitablement. La vie est ainsi, constituée de dépressions et de sommets, elle est rarement un plat pays.

Qu’est-ce qui peut bien bouleverser cette jeune fille ?

Des amours impossibles, une amitié bafouée, un avenir compromis, un deuil récent… J’abandonne ma fenêtre, impuissante et troublée.

Et quand je reviens, quelques minutes plus tard, elle n’est plus là. Partie dans sa tristesse vers un bonheur à venir.

*****************************************************

Cette  courte fiction vous a plu ? Découvrez d’autres micro-nouvelles et courts récits sur ce blog. En vous inscrivant à ma newsletter vous recevrez des récits directement dans votre boîte mail accompagnés de confidence sur leur genèse, de quoi connaître l’histoire de l’histoire, amusant, non ? L’inscription, c’est par ici.

Le hall de la gare d'Austerlitz

L’homme de la gare

Lieux de retrouvailles, de départ, de passage, de rencontre, d’errance, aussi humaines qu’inhumaines, parfois apaisantes, souvent angoissantes, les gares me fascinent. Tout le monde s’y croise — cadres sup, étudiants, familles, SDF — les regards se cherchent ou plus souvent s’évitent.

Je prends souvent le train Gare d’Austerlitz pour me rendre à Cahors, toujours le même, celui de 6h et quelque.

Il me faut une vraie bonne raison de le prendre ce train – rendre visite à ma mère – pour endurer ce parcours matinal. Lever peu après 5h, quelques stations de RER ou de métro jusqu’à la gare de Lyon, traversée à pied du pont Charles de Gaulles en trainant ma petite valise à roulettes.

C’est certainement le moment que je préfère, ma récompense, découvrir Paris depuis la Seine au petit matin, avec ses péniches amarrées, ses lumières ou le jour naissant selon la saison. Sous la pluie, le vent, la neige ou dans la douceur estivale, c’est toujours un régal.

Au bout du pont, la gare d’Austerlitz, enfin.

Quand j’ai le temps, comme lors de mon dernier voyage, je m’arrête acheter de quoi me restaurer au premier kiosque déjà ouvert. C’est là que j’ai aperçu un homme, agacé, agité, allant de personne en personne en tenant haut un billet à la main. Il s’est approché du stand de viennoiseries pendant que la vendeuse me servait.

Dans le train, j’en ai écrit cette histoire et mon trajet a pris fin sans que j’aie vu le temps passer.   

**************************************

L’homme de la gare

6h du matin, la Gare d’Austerlitz parait agitée, comme si elle n’avait pas fermé l’œil.

Tandis que je règle mon pain au chocolat, un homme s’approche des deux jeunes clientes qui m’ont précédée en agitant un billet de cinquante euros. Elles secouent la tête, lui suggèrent de s’adresser à la caissière de la petite boutique. Il cherche son attention, son billet bien en vue, sans rien en attendre, cela se voit, peut-être a-t-il déjà tenté sa chance auprès d’elle. Elle lui lance un regard mauvais, un geste à peine esquissé comme s’il s’agissait de chasser une mouche qui se serait déjà envolée. Peut-être redoute-t-elle tout simplement qu’il effraie ses clients. Il maugrée.

Billet, distributeur, c’est tout ce que je comprends. L’Africain, d’origine du moins, parle mal le français. Je l’appelle, Monsieur, de quoi avez-vous besoin ? Il se tourne vers moi, son papier-monnaie orange toujours au bout des doigts. Je le sens fébrile et ne suis pas franchement rassurée. Je n’aime pas les gares, je m’y sens perdue, j’ai peur des gens que j’y croise comme s’ils n’étaient pas de mon monde.

L’homme ne me répond pas ou je ne m’en souviens plus. Je lui dis, je vais regarder, je ne vous garantis rien, et ressors mon porte-monnaie de mon sac avec précaution, en m’y agrippant. J’ai retiré la veille cent euros en petites coupures à la banque, j’ai ce qu’il faut, je le sais. Viennoiserie dans la main gauche, porte-monnaie dans la droite, je peine à en extraire deux billets de vingt euros et un de dix sous le regard tourmenté de l’homme. Il s’en empare tout en me remettant son dû. En sentant contre la pulpe de mes doigts la raideur d’un papier neuf, l’idée d’un faux billet m’effleure. Je suis en train de me faire arnaquer, c’est la police que l’homme craint. 

Il s’est déjà éloigné de quelques mètres, j’ignore s’il m’a même remercié, agitant le billet de dix euros sous le nez du marchand de macarons. Qui lui aussi le rabroue. Il se retourne, les épaules basses, vers la grande salle à la recherche d’un soutien, de quelqu’un à qui s’adresser, tout en tenant bien en évidence sa petite fortune. Je le trouve bien imprudent. J’ai repris mon chemin vers la voie, nos regards se croisent. Le sien est triste. Il réfrène un mouvement vers moi en me reconnaissant, j’ai envie d’aller vers lui à nouveau, de lui demander de combien de monnaie il aurait besoin, mais je l’ai déjà dépassé et ne me retourne pas.

Quelques mètres plus loin, à l’abri d’un recoin, j’ouvre mon porte-monnaie pour vérifier le billet qu’il m’a donné. Avers, revers. Je n’y connais pas grand-chose mais il semble authentique.

En montant dans le train, un regret me saisit, celui de ne pas avoir pris plus de temps avec cet homme. La peur, communicative, m’a encore trompée. Je suis idiote.

Idiote ou toujours aussi naïve. Je saurai lors d’un prochain achat si le billet est officiel, mais les motivations de l’homme je ne les connaitrai jamais. 

*******************************************************

Cette histoire vous a plu ?

Pour en savoir plus sur les microfictions que je vous livre, sur mes sources d’inspiration, devenez lecteur privilégié et recevez ma newsletter : C’est simple, cliquez ici !