Archives mensuelles : décembre 2023

Le train qui n’aimait pas les feuilles mortes

La ligne de train Paris-Toulouse par Orléans-Limoges, Polt, c’est tout un poème. J’ai connu la période des trains 100% Eco qui promettaient le meilleur comme le pire, la série des défaillances en tout genre et désormais nous sommes dans l’ère Double effet Kisscool, raréfaction des trains et retards systématiques ! En gros, sois heureuse d’avoir réussi à trouver une réservation, tu ne vas pas te plaindre pour un peu de retard !

Un peu ? Jusque-là entre une demi-heure et deux heures de retard à tous les coups ou presque. Avec un tel traitement, les voyageurs réguliers engrangent les bons de compensation. Bien que cachée au fin fond des catacombes de l’appli SNCF Connect, la fonction Indemnisation G30, je la trouve désormais en 3 secondes chrono. Même les yeux fermés, je crois que j’y arriverais. Payer le plein tarif ne m’est pas arrivé depuis des années-lumière et comme les retards s’accentuent, la Sncf va finir par me payer pour voyager !

Et me nourrir aussi. Ah le panier collation avec sa sucette au caramel, je me damnerai pour ! En ouvrant la boîte la première fois, j’ai cru que la Sncf y avait assemblé à la va vite des victuailles pour nous faire patienter. Mais que nenni, au fil des retards, voyant toujours la même boîte m’être proposée, j’ai compris qu’elle avait été pensée pour être ainsi. Une conserve de taboulé, une biscotte, une gourde de compote, deux biscuits secs et une sucette. Au caramel, toujours la même.

Quelques calculs, j’ai le temps. Je suis bloquée à Argenton.

580 kms séparent Cahors de Paris. Grâce aux compensations financières, je dois payer moins de 25 euros par trajet en moyenne, ce qui nous fait un tarif de 4 centimes le kilomètre. Imbattable ! Restauration incluse certains jours. Le bon plan ! A se demander pourquoi Le Petit Futé n’en parle pas.

580 kms pour une moyenne de 7 heures de trajet, ça fait du 80 kms heure. Même avec un tacot on irait aussi vite ! En 7 heures, je pourrais être à New-York. Eh bien, non, je ne vais qu’à Cahors !

Et encore si la Sncf est d’accord, parce qu’aujourd’hui elle a décidé qu’Argenton-sur-Creuse avait assez de charme pour qu’on y stationne un certain temps. Un temps certain.

Je ne connais cette gare que depuis, récemment ajoutée au programme des réjouissances. Avant, on filait, si l’on peut dire, devant son nez sans y prêter garde (y prêter gare ?), maintenant on s’y arrête. Une gare de plus sur le trajet, quelques minutes supplémentaires. Tandis que Bordeaux devient la banlieue parisienne, Cahors se fait Vom, ville d’Outre-Mer.

Cependant comme les Parisiens face aux problèmes de métro, les voyageurs POLT subissent sans broncher. Aujourd’hui c’est le summum. 15 minutes de retard avant Orléans pour « défaillance technique d’un train devant nous », 40 mn en arrivant à Argenton. « Le train de marchandises devant nous ne peut avancer à cause des feuilles mortes sur les rails ». Personne pour balayer ? « Nous allons stationner pour une durée indéterminée » Le balayage des feuilles mortes, ça me connait ! Je vais aller me proposer. « Retard estimé à 1h 30 ». Encore une demi-heure et j’obtiendrai 50% de compensation et une sucette au caramel, faut toujours apprécier le bon côté des choses.

« Notre train va faire une manœuvre dans quelques minutes pour pousser le train de marchandises et dégager la voie. Nous allons faire tampon. » Le coup du tampon, on me l’avait pas encore fait celui-là. Pourvu qu’on ne nous fasse pas descendre pour pousser !

Les minutes passent sans que notre train ne bouge d’un iota. « Retard de 2 heures à l’arrivée à Cahors. Motif : incident de circulation. » Nous y voilà.

Alors on tamponne ou on tamponne pas ? Un voyageur s’est levé, a interpellé un contrôleur. Le coup des feuilles mortes, c’est prévisible quand même, non ? Les feuilles tombent à l’automne depuis la nuit des temps, vous n’allez pas mettre ce phénomène sur le compte du dérèglement climatique ! Vous supprimez des trains et pour ceux qui roulent, ça va de mal en pis. C’est quoi ce bazar ?

Il fallait qu’il exprime, il n’attendait pas d’explication. Il n’en a pas eue. « Faites une réclamation et une demande de dédommagement » a répondu le contrôleur. J’ai failli lever le doigt « je vais vous montrer ! ».

Le train ne bouge toujours pas. « Votre gare ne sera pas desservie. Motif : panne de matériel ». On nous loge en plus dans ce cas-là, dans le meilleur hôtel d’Argenton-sur-Creuse ? Je suis curieuse de tester.

« Je vous informe de la situation, nous attendons une décision pour pousser le train. Je vous tiendrai au courant. »

Si la direction part déjeuner, on est cuit.

De nombreuses grosses minutes plus tard : « Nous vous demandons d’évacuer le train afin qu’il soit vide pour tenter de déplacer le train de marchandise devant nous. Un autre train est attendu pour la poursuite de votre voyage. Prenez bien toutes vos affaires, n’oubliez rien, vous avez le temps. Rendez-vous dans la gare pour d’autres informations. »

Du temps, j’ignore si on en a tous mais ce qui est certain c’est qu’on va en prendre, qu’on le veuille ou non.

Les gens se lèvent, les manteaux s’enfilent, les valises se redressent, le train se vide sans grognements ni précipitation. Des dizaines de voyageurs se pressent vers la petite gare, autant restent sur le quai.

Je suis de ceux qui optent pour la gare, bêtement j’obtempère. Mais les informations restent dans le train. Du moins c’est ce que je me dis après un bon moment d’attente sans que le moindre agent Sncf ne pointe son nez dans l’exigu local. Les gens s’informent entre eux, vont à la pêche aux infos plutôt.

« Il faut aller sur le quai 1 » assène une femme. Des voyageurs la questionnent, « qui a dit ça ? pourquoi ? » Je n’entends pas ce qu’elle répond, mais comme d’autres je la suis. Le quai est bondé. Une voix faiblarde retentit dans le haut-parleur. Des oreilles se tendent. Train… retard de 1h30…  Toulouse… « Le train pour Toulouse doit passer à quelle heure ? » je demande. « Aucune idée, je n’ai pas compris », déplore un quadragénaire vêtu de noir. « J’allais à des obsèques à Limoges à 11 h. » « Ah oui… c’est mort », j’ai failli lui répondre mais je me reprends à temps, « l’heure est passée ». « Je n’ai plus qu’à repartir », il dit.

Quelques personnes quittent le quai en trainant leurs valises.

Un groupe se forme autour d’une femme en blouson rouge. Je l’entends parler de train, de car… elle parle fort, sûre d’elle. Ma voisine de quai part aux nouvelles en me confiant sa valise. « C’est une employée de la Sncf, elle dit qu’il va y avoir un train pour Toulouse mais qu’on pourra pas tous monter dedans. Que des bus vont arriver aussi » m’explique t-elle à son retour.

La femme en rouge arpente le quai. « Des personnes voudraient remonter à Paris ? » hurle t-elle. Des voix s’élèvent. « Moi ! » « Moi ! » « Rassemblez-vous, j’ai besoin de monde pour demander un train ». Et dans son téléphone, elle hurle plus encore « Mais enfin, y’a quelqu’un ? Y’a quel-qun ? »

« Ils s’en tamponnent » je dis. Ma voisine sourit. « Midi, c’est pas la bonne heure. La pauvre, elle a été envoyée au charbon et elle se démène, mais elle est bien seule ! »

A ce moment-là un train lancé à toute vitesse vers Paris traverse la gare en klaxonnant. « En plus, ses collègues la provoquent » ironise ma voisine.

Une voix dans le haut-parleur : « Un autocar est mis à disposition pour Limoges, un autre pour La Souterraine puis Souillac et Gourdon » Deux jeunes ricanent. « C’est joli Gourdon, mais c’est un trou. On fera quoi une fois là-bas ? » « Je vais à Brive, dit ma voisine, ca ne m’arrange guère. »

Un bout de banc se libère, j’y pose une fesse et me met à lire.

« L’intercité 36… Toulouse est attendu avec … 30 de retard ». « Un train pour Toulouse va arriver ? » s’interroge ma voisine de banc. « Il faut croire, je lui répond, ils ont peut-être sauté le dessert. »

A ce moment, on entend « Le train 3619 va entrer en gare, merci de vous éloigner du quai. »

« Le voici enfin », je dis en rangeant mon roman.

Mais je le reprends au bout de quelques minutes ne voyant rien venir, telle la sœur Anne du conte.

« Il va entrer en gare mais on ne sait pas quand » commente ma voisine.

« Le dessert devait être trop appétissant, z’ont pas pu résister . » Mais un klaxon retentit ma réplique à peine formulée, et un train vient s’arrêter devant nous.

Miracle.

J’ai l’impression que tout le monde parvient à y trouver de la place sans difficulté. Double miracle. Le Dieu de la Sncf est avec nous, enfin !

« Pour les voyageurs qui viennent de monter en gare d’Argenton, des boîtes repas ont été déposées sur les plates-formes de chaque voiture. »

« Et on n’a droit à rien, nous ! » raille un vieux monsieur.

« Ca se mérite, monsieur, je lui réponds. Pour la boîte en carton, il faut s’être levé à 5 h du matin et avoir patienté 3 heures à Argenton ! »

« On a quand même 1h30 de retard, nous »

« Pas assez ! Recalé ! »

Il rit. « Et qui a-t-il dans votre boîte ? Que je sache ce que je perds. »

« Alors… du taboulé… de la compote… une biscotte… un biscuit… et la fameuse sucette ! » je clame en la brandissant.

« En effet ! s’amuse t-il. Je regrette de ne pas subir plus de retard ».

« Je vous l’offre bien volontiers. »

« Merci, j’ai les dents fragiles à mon âge. On arrive à quelle heure à Brive ? » demande t-il en se tournant vers un autre voyageur.

« Je ne sais pas, je descends à La souterraine. »

« Vous n’allez pas à des obsèques ? »

« Si, à La souterraine. »

« Les obsèques à Brive, c’est moi » dit son voisin.

« Alors c’est pas les mêmes du coup » commente le vieux monsieur.

« Non, on n’est pas ensemble. »

« Ah… je croyais. Ce qu’il y a comme obsèques… »

J’ai failli lui parler de l’homme en noir.

Le jeune homme métis face à moi, que je reconnais comme un naufragé d’Argenton, arrête le contrôleur qui remontait le couloir en mode flèche. Pas assez rapide le mec pour réussir à ne pas se faire alpaguer.  « Je vais arriver trop tard à ma formation à Montauban. Vous pouvez me changer mon billet de retour ? » demande t-il en brandissant son téléphone. « C’est à vous de le faire, Monsieur, par l’application. »

« J’ai un billet non échangeable » insiste le jeune homme.

« Vous êtes en première et vous avez un billet de seconde, vous devez changer de compartiment. »

« Mais enfin monsieur… » interviens-je indignée. Mais le contrôleur est déjà reparti, encore plus vite qu’en arrivant j’en suis certaine. « N’importe quoi ! » commente le jeune homme en haussant les épaules. « La Sncf a certainement lancé un concours interne, genre Trophée de l’aberration, dont on fait les frais, je ne vois que ça. Il en en bonne place pour gagner celui-là… »

En riposte, je saisis une demande de compensation sur mon téléphone. Train en retard ou train annulé ? J’hésite. Puisqu’il faut un billet et un numéro de train, ce sera Train en retard. Mais évidemment le retard est incalculable pour l’application. « Votre situation va être examinée par nos services » affiche la réponse automatique. Examinez, examinez, j’espère que des feuilles mortes ne vont pas venir bloquer vos neurones…

Nous arrivons finalement à Cahors avec 3h40 de retard. En attendant que la porte du wagon se déverrouille, je me dis qu’à l’heure où l’humain veut coloniser la Lune, se rendre sur Mars, quand quelques feuilles mortes bloquent un train de marchandises et ralentissent le trafic ferroviaire de tout un axe, l’aventure finalement n’est pas là où on la croit.

Image par Aleksejs Ivanovs de Pixabay

Les pépites

Chaque journée contient sa pépite, j’en suis convaincue, mais parfois il faut attendre le soir pour tomber dessus, parfois encore il faut se creuser les méninges pour identifier quel est ce moment qui a illuminé, ne serait-ce qu’un instant, sa journée.

Et parfois, la grâce vous tombe dessus dès le matin et de façon criante, et votre journée est ensoleillée pour de bon.

Il y a quelques jours, pour me rendre au boulot, je circulais dans un couloir de la station Nation. Dans l’escalier qui mène à la ligne 6, je remarquai un jeune homme qui s’était arrêté et disait à une femme coiffée d’un étrange chapeau mou : « Vous n’avez plus qu’à grimper ces trois marches et vous y serez. Ca ira ? » La femme lui répondit, sans que je comprenne ses propos, d’une voix de petite fille niaise qui dénotait avec sa large carrure.

J’étais installée dans une voiture de la ligne 6 quand j’entendis cette même voix de gamine. Je quittai des yeux mon bouquin pour apercevoir le chapeau de laine avachi. « Y’a quelqu’un qui descend à Nationale ? Parce que j’ai besoin d’être accompagnée. » Je lui fis signe que non, les autres voyageurs de notre petit groupe la regardèrent sans répondre. J’allais lui suggérer d’interroger l’autre extrémité de la voiture quand une femme élégante lui proposa de s’asseoir à côté d’elle. « Je vais plus loin que vous mais je descendrai pour vous aider. » La chapeautée la remercia vivement de sa gentillesse après lui avoir expliqué qu’elle avait des vertiges et qu’elle risquait, sans aide, de tomber dans les escaliers. « C’est tout à fait normal, madame, lui répondit l’élégante, dans la vie il faut se soutenir ».

Je quittai la rame avant elles, heureuse d’avoir assisté à cette scène. Ma journée commençait bien !

Quelques jours plus tard, je piétinai sur le quai à Nation, en rentrant après le travail, quand j’entendis à nouveau cette voix flûtée si reconnaissable. « C’est gentil, madame. » La femme au chapeau informe était accrochée au bras d’ une jeune fille qui semblait la guider jusqu’à l’escalier.

Je souris et les remerciai toutes les deux en pensée pour cette pépite du soir.

Depuis plus de 1000 jours

Il y a trois ans un cancer du pancréas m’était diagnostiqué. Taux de survie à 5 ans, 11%, ça fiche un coup sur la tête. Pourtant jamais au cours de ces plus de 1000 jours je n’ai cessé de croire en ma bonne étoile.

Aujourd’hui je vais bien. Le petit renflement sous ma clavicule droite, là où a été implantée une chambre d’injection, me rappelle quotidiennement qu’une récidive est encore probable, c’est mon Memori à moi. Je me souviens, mais la vie est la plus forte.

Plus que jamais, je suis reconnaissante envers le corps médical qui m’accompagne, le système de prise en charge français, mes amis et ma famille qui m’entourent. Merci à tous !  Et à mon étoile aussi, merci.

Image par Florian Pircher de Pixabay