ciel gris

Oh Barbara

Tu as tout pour toi, ma chérie ! Il n’arrêtait pas de me le répéter mon père. Pas comme moi, il ajoutait. Tu as la chance, toi, de pouvoir faire des études. Alors, vas-y, aie de l’ambition. Je comprenais, Papa, que cette ambition tu aurais aimé qu’elle fut la tienne, mais qu’avec ton CAP tu avais été condamné à rester ouvrier.

Gavage indolore

HEC, un MBA, j’ai tout avalé, sans rechigner. En me glissant, sans heurts, sans vagues, transparente, parmi mes condisciples qui ne pouvaient même pas imaginer un quart d’instant que je n’avais jamais pris l’avion et que mes parents ne possédaient pas de maison de campagne. Ne possédaient pas de maison tout court et cédaient à l’angoisse, malgré l’habitude, quand la fin du mois se profilait, et les traites qui vont avec. J’ai bossé comme deux, me suis nourrie de pâtes premier prix et de soupes lyophilisées, au milieu de tous ces nantis, parce qu’avec une bourse scolaire, on n’est pas Crésus. Mais je ne ressentais rien, aucune douleur, seule la sensation de frôler les étoiles qui me portait au firmament de l’ambition.

Jamais placée dans les tout premiers de la promo, mais bien classée. Toujours. J’ai obtenu des stages prestigieux. Rencontré des mentors, des intellectuels, fait mes premiers pas dans les restaurants des beaux quartiers. Me suis appliquée comme Pretty Woman à apprendre les codes d’un luxe que je pensais pour certains. Pour les autres.

A l’aune du nombre de zéros 

Après les stages, des propositions d’embauche pour des postes à responsabilités, comme on dit, dans des banques, des cabinets d’expertise et d’audit. Je faisais la fine bouche. Faisais monter les enchères. Des zéros, des stock-options, vols en first, chambres 5*. Et toujours des oui. Personne pour m’arrêter. Surtout pas mon père. Ma mère doutait. Si ça te rend heureuse, elle disait.

Travailler. Travailler toujours plus. Terminer à pas d’heure. Rentrer en taxi. Et puis déménager, pour ne pas perdre une minute, dans un appartement à une encablure,  au cœur du quartier d’affaires. Béton, vitres et métal. Glacial en hiver, brûlant en été. Un seul arbre à deux cents mètres à la ronde, maladif, écrasé par la hauteur des tours, se demandant ce qu’il fiche là, qu’elle mauvaise carte du destin il a tirée pour se trouver dans une telle disgrâce.

Dans mon dé à coudre hors de prix, je passais. Dormais quatre ou cinq heures et repartais au boulot la fleur au fusil. Quelle connerie la guerre, celle du business autant que toutes, mais je ne le savais pas encore. Les journées vélo-métro-boulot de me débuts virèrent insidieusement au taxi-avion-boulot en working girl que j’étais devenue, anesthésiée par les euros, obnubilée par cette réussite qui se mesure au nombre de chiffres alignés sur son bulletin de salaire.

Une armée des ombres

Parfois un homme m’accompagnait jusqu’à mon lit. Surtout le vendredi soir, quand l’esprit et le corps se relâchent. Après quelques bières, un joint parfois. Il revenait le vendredi suivant et encore quelques vendredis. Et un autre prenait sa place. Aucun ne s’est éternisé. Je n’avais rien d’autre à leur offrir que l’image d’eux-mêmes, épuisés par une course à l’ambition. Nous étions des soldats programmés pour le business, tous pareils, dans nos uniformes. Que sont-ils devenus maintenant, ces amants de quelques semaines, sont-ils morts disparus ou bien encore vivants ?

Ma mère s’inquiétait, sans ne rien montrer d’autre qu’une fierté portée en étendard. La réussite de sa fille. Tu as un copain ? Tu ne comptes pas te marier et avoir des enfants ? La vie passe, tu sais, et n’attend personne. Je travaille, Maman, je n’ai pas de temps pour ça. Des copains, j’en ai, ne t’en fais pas. Ma vie, elle est comme ça et elle me convient. Pour clore le sujet, je lui offrais un sac de marque, une paire d’escarpins en cuir, un carré Hermès… qu’elle rangeait soigneusement au fond de son armoire parce qu’ils étaient trop beaux pour elle.

D’avions en taxis, de tableaux Excel en PowerPoint, je suis devenue experte en organisation. Gourou du logigramme, chantre du diagnostic, prêtresse des préconisations. Appelée au chevet des entreprises, comme on dit. Experte en réorganisations plutôt. Pas de quartier. Il fallait trancher. Mutiler pour sauver. À y perdre des âmes, et la mienne en premier, peu importait.

L’inconnue  

Et puis, un jour, je l’ai croisée, cette inconnue dans l’ascenseur, Elle souriait, Et moi je lui ai souri de mêmeToi que je ne connaissais pas, toi qui ne me connaissais pas. Même le Diable sait sourire.

Cinq minutes plus tard, je me trouvais dans le bureau du Directeur général, attendant la DRH qui ne devait pas tarder. Et c’est elle qui est arrivée, les lèvres serrées, le regard inquiet. On va éviter un PSE, j’espère, elle a dit, la voix blanche. Chevrotante.

Le DG a ouvert un dossier. Un organigramme. Des noms. Des visages imaginés. Ma mission s’est dessinée, laissant la DRH désarmée. Des têtes à sacrifier sur l’autel de la Sauvegarde de l’Emploi, le Plan on n’allait pas y couper. Couper, rayer, enlever, aérer. Des strates, des directions, des services. Restrictions en tous genres, rationnement annoncé. Ersatz sans goût ni odeur. Et pour ne rien sauver du tout, parce qu’il n’y avait rien d’autre à sauver que des bénéfices toujours croissants et des dividendes gonflés. La routine en sorte. Ma routine d’une journée au front. Mais ce n’était plus pareil, tout était abîmé. La réalité, tel un éclat d’obus, m’avait atteinte en pleine face. Parce que ce devait être le bon moment, parce qu’un sourire m’avait rendue humaine. Enfin.

J’ai plongé mes yeux de commandant de troupes dans ceux de la DRH, combattante aussi désarmée qu’involontaire. Il pleuvait sans cesse sur nous ce jour-là. Un gouffre de tristesse qu’un éclair de colère vint zébrer. Contre son supérieur, contre le système, contre moi. Mais je n’étais plus celle-là. Refusant de couper des têtes, j’ai proposé une réorganisation. À chacun sa place, à chacun une place. Où sont les économies ? a demandé le DG. Je l’ai regardé, fixé plutôt. Avec un visage heureux, avec le visage de celui qui dépose son arme et affirme qu’il est prêt à mourir pour ne pas trahir. Dans l’augmentation de la productivité, cela va sans dire. Elles seront là les économies.

Ce n’est pas ce que le Conseil d’administration vous demande, il a répondu. Mais c’est que je vous propose, c’est ma seule et unique proposition à vrai dire, j’ai rétorqué. Une piste intéressante, a ajouté la DRH.

Touché, coulée

Il a froncé les yeux comme touché par un projectile en plein front. Avant de me demander de sortir de son bureau. Derrière la vitre, depuis le couloir, je l’ai vu tancer la DRH puis décrocher son téléphone. Mon boss à l’autre bout de la ligne certainement. Sous une pluie de fer, de feu d’acier de sang, il m’a virée. Pas faite pour le job, il a dit. Il n’avait pas tort. Plus faite pour le job.

J’ai quarante-deux ans, plus de travail, ni amant ni mari, pas d’enfant. Plus d’envies. Personne vers qui courir, personne à serrer dans mes bras. Des regrets, des remords et un vide abyssal. Rien d’autre que des euros à la banque, des affaires de luxe dans le dressing et cet appartement vide et froid. Il pleut sans cesse depuis ce jour-là. Et ma vie n’est plus qu’une pluie de deuil.

Barbara, rappelle-toi de ta vie d’avant, me dit mon père. Tu as tout pour toi. Fais un effort et tu vas redevenir celle que tu étais. Ne m’en veux pas si je te rudoie, c’est pour ton bien, il insiste. Je suis fatiguée, Papa. Pas autant que toi, c’est certain, après quarante ans d’usine. Mais tellement fatiguée. Terriblement désenchantée par cette guerre d’aujourd’hui.

Barbara, s’inquiète ma mère, tu n’as vraiment pas bonne mine. Es-tu certaine de ne pas être malade, tu as fait des examens pour vérifier ? Je n’ai rien, Maman, je t’assure. Je souffre de mes rêves morts, de mes rêves partis pourrir au loin, au loin très loin de moi, dont il ne reste rien.

Rêves et projets en surface

Les mois ont passé. Pilules et toubibs. La guerre des nerfs a cessé, les bombardements d’injonctions se sont tus, les tirs d’heures à n’en plus finir ne résonnent plus. Du sommeil, du soleil, le grand air, du vent et des oiseaux, mon corps s’est réveillé. Après avoir dit stop, il a dit Et tes rêves, Barbara ?, la vie reprend.

Je veux marcher, souriante, épanouie, ravie. Sous la pluie et le soleil. Ruisselante d’envies et de projets. Il est temps, Barbara, de reconstruire ta vie.

Mon téléphone a sonné. J’ai eu du mal pour vous retrouver ! C’est la DRH qui m’appelle, elle a démissionné après que je me suis fait virer. Mon attitude lui en a donné la force. Elle veut me remercier, me dire qu’elle a besoin de personnes comme moi, humaines avant tout, engagées pour le meilleur et non le pire, dans l’entreprise où elle travaille désormais. Et si nous prenions un verre ensemble, et si on se disait tu même si on ne s’est vues qu’une seule fois ?

Photos : Pixabay

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