Le hall de la gare d'Austerlitz

L’homme de la gare

Lieux de retrouvailles, de départ, de passage, de rencontre, d’errance, aussi humaines qu’inhumaines, parfois apaisantes, souvent angoissantes, les gares me fascinent. Tout le monde s’y croise — cadres sup, étudiants, familles, SDF — les regards se cherchent ou plus souvent s’évitent.

Je prends souvent le train Gare d’Austerlitz pour me rendre à Cahors, toujours le même, celui de 6h et quelque.

Il me faut une vraie bonne raison de le prendre ce train – rendre visite à ma mère – pour endurer ce parcours matinal. Lever peu après 5h, quelques stations de RER ou de métro jusqu’à la gare de Lyon, traversée à pied du pont Charles de Gaulles en trainant ma petite valise à roulettes.

C’est certainement le moment que je préfère, ma récompense, découvrir Paris depuis la Seine au petit matin, avec ses péniches amarrées, ses lumières ou le jour naissant selon la saison. Sous la pluie, le vent, la neige ou dans la douceur estivale, c’est toujours un régal.

Au bout du pont, la gare d’Austerlitz, enfin.

Quand j’ai le temps, comme lors de mon dernier voyage, je m’arrête acheter de quoi me restaurer au premier kiosque déjà ouvert. C’est là que j’ai aperçu un homme, agacé, agité, allant de personne en personne en tenant haut un billet à la main. Il s’est approché du stand de viennoiseries pendant que la vendeuse me servait.

Dans le train, j’en ai écrit cette histoire et mon trajet a pris fin sans que j’aie vu le temps passer.   

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L’homme de la gare

6h du matin, la Gare d’Austerlitz parait agitée, comme si elle n’avait pas fermé l’œil.

Tandis que je règle mon pain au chocolat, un homme s’approche des deux jeunes clientes qui m’ont précédée en agitant un billet de cinquante euros. Elles secouent la tête, lui suggèrent de s’adresser à la caissière de la petite boutique. Il cherche son attention, son billet bien en vue, sans rien en attendre, cela se voit, peut-être a-t-il déjà tenté sa chance auprès d’elle. Elle lui lance un regard mauvais, un geste à peine esquissé comme s’il s’agissait de chasser une mouche qui se serait déjà envolée. Peut-être redoute-t-elle tout simplement qu’il effraie ses clients. Il maugrée.

Billet, distributeur, c’est tout ce que je comprends. L’Africain, d’origine du moins, parle mal le français. Je l’appelle, Monsieur, de quoi avez-vous besoin ? Il se tourne vers moi, son papier-monnaie orange toujours au bout des doigts. Je le sens fébrile et ne suis pas franchement rassurée. Je n’aime pas les gares, je m’y sens perdue, j’ai peur des gens que j’y croise comme s’ils n’étaient pas de mon monde.

L’homme ne me répond pas ou je ne m’en souviens plus. Je lui dis, je vais regarder, je ne vous garantis rien, et ressors mon porte-monnaie de mon sac avec précaution, en m’y agrippant. J’ai retiré la veille cent euros en petites coupures à la banque, j’ai ce qu’il faut, je le sais. Viennoiserie dans la main gauche, porte-monnaie dans la droite, je peine à en extraire deux billets de vingt euros et un de dix sous le regard tourmenté de l’homme. Il s’en empare tout en me remettant son dû. En sentant contre la pulpe de mes doigts la raideur d’un papier neuf, l’idée d’un faux billet m’effleure. Je suis en train de me faire arnaquer, c’est la police que l’homme craint. 

Il s’est déjà éloigné de quelques mètres, j’ignore s’il m’a même remercié, agitant le billet de dix euros sous le nez du marchand de macarons. Qui lui aussi le rabroue. Il se retourne, les épaules basses, vers la grande salle à la recherche d’un soutien, de quelqu’un à qui s’adresser, tout en tenant bien en évidence sa petite fortune. Je le trouve bien imprudent. J’ai repris mon chemin vers la voie, nos regards se croisent. Le sien est triste. Il réfrène un mouvement vers moi en me reconnaissant, j’ai envie d’aller vers lui à nouveau, de lui demander de combien de monnaie il aurait besoin, mais je l’ai déjà dépassé et ne me retourne pas.

Quelques mètres plus loin, à l’abri d’un recoin, j’ouvre mon porte-monnaie pour vérifier le billet qu’il m’a donné. Avers, revers. Je n’y connais pas grand-chose mais il semble authentique.

En montant dans le train, un regret me saisit, celui de ne pas avoir pris plus de temps avec cet homme. La peur, communicative, m’a encore trompée. Je suis idiote.

Idiote ou toujours aussi naïve. Je saurai lors d’un prochain achat si le billet est officiel, mais les motivations de l’homme je ne les connaitrai jamais. 

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1 réflexion sur « L’homme de la gare »

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