
Vingt heures moins deux ou trois minutes, des silhouettes s’infiltrent sur la scène, dans le noir, rejoignent leur instrument. A vingt heures moins une retentit la première note alors que des spectateurs cherchent encore leur place. Un chemin lumineux d’ampoules faiblardes s’est allumé en arrière-scène et une demi-douzaine de projecteurs souffreteux dirigent leurs faisceaux vers les spectateurs.
Promesses, galères et intimité
L’introduction musicale est longue, prometteuse. Bob Dylan enchaine sur un titre de son dernier album. Sa voix est bien là, enveloppante. Le volume sonore parfaitement réglé, les musiciens au top. Rien de plus ne s’allume, rien d’autre ne bouge. La légende enchaine les morceaux, sans respiration entre eux, comme sur son album.
Les placeuses galèrent avec les retardataires, équipées d’une microscopique lampe de poche. De poche à ticket. Pourvu que la prod ait contracté une bonne assurance en responsabilité accident. Une chute dans l’escalier et paf ! fracture du col du fémur. Ni éclairage complémentaire ni appel possible aux secours, nos téléphones ont été mis à l’isolement dans une pochette sécurisée qui doit ressembler à celle dont les collégiens sont maintenant équipés. Sauf que nous sommes venus, nous, de notre plein gré et après avoir payé, cher. C’était bien spécifié en amont du contrôle des billets : l’artiste privilégie la proximité avec les spectateurs et a souhaité un concert intimiste. Pas de téléphone. Comme si l’absence de téléphone en poche pouvait faire tomber sous le charme de n’importe qui. Ça se saurait. Et puis un concert intime à près de 4000, c’est comme des funérailles dans l’intimité familiale avec un millier de curieux infiltrés, ça manque un peu de… intimité, enfin vous voyez ce que je veux dire. Mais bon, l’artiste a toujours raison.
Obscurité troublante
La lumière est celle de cierges en salle close, pauvre et figée. Une mise en scène statique conçue par un thanatopracteur à coup sûr. Même un concert à la bougie est plus éclairé. Impossible pour les spectateurs de discerner le moindre visage dans cette pénombre, les rétines dardées par les points lumineux des projos. On devine, devine seulement, que la silhouette qui se meut lentement derrière le piano est celle du Maître.
Des acclamations s’élèvent entre les titres, laissant de marbre Bob qui poursuit son taf calé à la pince à épiler. Il enchaine avec l’objectif de vite rentrer à son hôtel, une camomille et au lit !
Une poignée d’afficionados s’emballent par moment. Quelques cris, des encouragements qui ne parviennent pas à réveiller l’assistance. Peu de vrais jeunes dans la salle, Bob sent la naphtaline. Je parierais ma plus jolie paire de pantoufles que certains dorment, leurs ronflements masqués par les décibels savamment contrôlés. De toute façon, l’artiste s’en moque, des fans, des ronfleurs, et de ceux qui quittent la salle précocement. Priorité camomille.
Allées et venues
Je suis toujours stupéfiée par ces personnes qui quittent les spectacles au bout de quelques minutes. Caprice de riches, ou de privilégiés du moins. Des places à cent balles quand même. A ce prix, on use un peu le siège, il me semble.
Certains ont choisi d’user les toilettes. Jamais vu autant d’allées et venues vers le spot au petit bonhomme vert. Et ce ne doit pas être dû à un trop plein de bière. Alors peut-être un souci de prostate ou l’impériosité de rentabiliser sa place en utilisant eau et papier toilette. Ce sera cela de moins à consommer à la maison.
Et fin sur notre faim
Les guitare, basse, contrebasse, piano, harmonica… (je ne suis même pas certaine d’avoir bien repéré tous les instruments) se taisent, une silhouette se lève, contourne péniblement le piano, aussi courbée et lente que si elle tirait un pachyderme récalcitrant. La lumière du fond de la salle se rallume. Ben voilà, The End.
Pas de révérence, la faute à l’arthrose.
Pas de présentation des musiciens, ils ne le méritent pas.
Une scène toujours dans la pénombre, afin de cacher ce qu’on ne veut pas montrer.
Pas de « au revoir, merci » à l’assistance, dans la foulée du pas de « bonjour ». Aucun mot non chanté, la star n’est pas là pour ça.
Pas de rappel, personne ne s’y risque.
La prochaine fois, on restera à domicile, on mettra nos téléphones en mode avion, on éteindra la lumière avant de s’installer sur le canapé et de lancer l’album. Et on s’y croira pour pas un rond.
Est-ce que Bob Dylan a pris des rides ? Impossible de le dire. Des ans, assurément. Toujours aussi imprévisible ? Ah oui ! Est-ce que c’était le vrai au moins sur scène et pas un hologramme ? Probablement, sinon, il l’aurait conçu un peu plus… alerte, non ? Est-ce que c’est bien lui qu’on a entendu chanter et pas un enregistrement ? Mystère.
Dans la rame du métro, en rentrant chez nous, entourés de jeunes déguisés, j’ai une révélation. Nous sommes le 31 octobre ! Mais bien sûr, c’était une soirée Halloween. Bougies, ombres et fantômes !
HISTOIRE COURTE
J’agite mes orteils pour délasser mes pieds, conduire pieds nus est une torture. Et observe mon visage dans le rétroviseur intérieur. Ma nuit blanche y a imprimé quantité d’ombres mais, aucun participant au stage ne me connaissant, au pire je passerai pour dix ans plus âgée. J’enfile mes chaussures en sortant du véhicule, tire sur ma robe, enfile mon trench. Par chance oublié dans la voiture.
M’y voilà ! Trois heures à parler succession à un club d’entrepreneurs, et plus d’échappatoire ! J’ai le palpitant qui tambourine, bien qu’il s’agisse de ma vingt-deuxième prestation dans ce domaine. Ce qui m’inquiète n’est pas de ne pas maitriser le sujet, c’est moi. L’habit fait le moine, dit-on. Il fait aussi la notaire.
En montant les quelques marches qui mènent à la salle, je trébuche sur mes stilettos. Pas un magasin d’ouvert ce matin sur ma route pour acheter des ballerines. Altitude douze centimètres ou plante des pieds à même la moquette. Même en arguant épine calcanéenne ou allergie au cuir de bovin, les arrivées pieds nus c’est bon pour les artistes. Et je n’en suis pas une.
Je salue l’assemblée en la balayant du regard, huit hommes, deux femmes. « Je suis Maître Sophie Acte, dis-je, un nom aptonyme facile à retenir. » En général, les zygomatiques se relâchent, certains relèvent le terme qu’il découvre. Aptonyme, vraiment ? Absolument, comme monsieur Viandard, boucher, et madame Sauveur, médecin.
Ce matin-ci, personne ne moufte. Les yeux sont braqués sur mes chevilles. J’aurais dû ceinturer ma robe pour la relever. Avec un peu de chance j’aurais trouvé un bout de ficelle dans ma voiture. Trop tard.
Je lance le diaporama. « Alors, pour commencer, les abattements. Il faut les connaitre pour les faire jouer au maximum » annoncé-je.
Je déroule mes slides dans un silence de chambre mortuaire. Heu les gars vous êtes avec moi ? ai-je envie de leur dire. A moins que je hurle un grand coup pour les réveiller. Encore faudrait-il que j’en aie la force. Je reste pro. Demande « Qui peut rappeler les cinq abattements les plus connus que nous venons de voir ? » Un jeune barbu se lance. Je rectifie un point. « C’est bon pour tous ? » Un mâchouilli de « oui » me revient pour réponse.
Il fait une chaleur à cuire des œufs au plat à même le bureau. « On pourrait ouvrir les fenêtres » proposé-je. Un grand baraqué se lance dans la manœuvre. « Non, elles sont bloquées » il dit.
Je déboutonne mon trench. A peine ai-je retiré la première manche que je le regrette aussitôt. Putain, je m’étais juré de rester coincée dans ce pardessus cache-honte. Trop tard, je suis à nu.
Pas nue. En tenue de soirée.

Les yeux remontent le long de mes jambes. S’élargissent en découvrant que le bout de satin lie-de-vin qui dépassait de mon trench, surplombait mes escarpins, se prolonge sur tout mon corps. Qu’est-ce qu’elle fout en pareille tenue, en pleine journée, dans un séminaire pour entrepreneurs ? Elle sort de boîte ? Elle n’est pas rentrée chez elle après une mission d’escort ? Je perçois leurs doutes qui viennent d’enfler à en crever. Est-elle bien la notaire qu’on nous avait annoncée au moins ? Elle semble maitriser son sujet mais allez savoir…
Dois-je me lancer dans des explications ? Leur raconter ma soirée à l’Opéra pour une prestigieuse opération caritative organisé par mon époux, qui a pris fin vers trois heures du matin, juste avant que notre voisine du dessus, Reine Happe, n’ait choisi de se défenestrer et ne manque nous tomber sur le capot.
Notre voiture fut épargnée mais pas madame Happe. Morte sur le coup. Notre nuit aussi.
Nous avons appelé le Samu, la police, répondu aux questions d’usage et réveillé le concierge qui, dans sa semi-conscience, mis deux siècles pour trouver la bonne clé. La police fut à peine plus rapide pour exiger de nous une déposition au poste. Dans l’appartement de notre voisine, ils avaient trouvé la télé allumée et, sur la table de la cuisine, trois tablettes de psychotrope ainsi qu’une bouteille de Cognac, vides. Et sur son réfrigérateur, un post-it avec mon numéro de téléphone sous les mots En cas de problème.
Cette révélation m’a étourdie comme si je venais de percuter une porte vitrée (et je sais de quoi je parle). Durant la soirée, mon téléphone était en mode avion. Et si j’avais manqué son appel de détresse ? J’ai vérifié, aucune notification. Une pulsion suicidaire ne devait pas être un problème pour elle.
Connaissait-on bien madame Happe ? Avait-on décelé ses tendances suicidaires ? Savions-nous si elle avait de la famille, était suivie par un médecin ? On ne confie pas son numéro de téléphone à n’importe qui.
Nous avons confirmé, nous connaissions madame Happe. Bien ? C’est une autre histoire. On se croisait dans l’ascenseur, dans le local à poubelles, à la boulangerie du quartier… Aucune intimité qui pousse à quelques confidences. « Nous ne sommes pas psychiatres monsieur l’agent, je suis notaire et mon mari commissaire-priseur. Je lui ai donné ce post-it l’année dernière quand notre concierge a été hospitalisé. Son absence l’angoissait, elle me l’a dit dans le hall, parce qu’elle attendait un colis. Alors je lui ai proposé de me rendre pour elle à la poste si elle rencontrait des difficultés pour récupérer son paquet. C’est tout. »
Et c’était tout, hélas. Je n’avais certainement pas assez prêté attention à elle et les remords me mordillaient la conscience depuis le petit jour. Elle n’allait pas fort, cela je le savais, et je ne m’en suis pas préoccupée. Happe, un contraptonyme, elle aurait dû s’appeler Down.
Je sens que je m’égare, que j’ai de plus en plus chaud. Il me faut rester concentrée et boucler au plus vite cet exposé, surmonter mon épuisement, alors pas d’explications superfétatoires. De toute façon, le mal est fait, ma crédibilité s’est perdue dans le satin, ratatinée sur le sol. «Madame ? » m’interpelle le plus âgé. Il devrait savoir, lui, que l’usage est de dire Maître. J’ai envie de lui rappeler la règle, le faire payer pour les autres, mais mes talons vertigineux et mon déficit abyssal de confiance du jour m’en dissuadent. Je réponds à sa question personnelle. Aucun autre participant ne rebondit dessus. Leur confiance dans mes compétences est restée coincée au niveau de mes chevilles. Si au moins ils me mettaient sur le grill pour me tester, cela pourrait devenir amusant. Et puis non, je n’ai pas envie de jouer aujourd’hui. Service minimum. Je cherche de la compréhension, un éclat de compassion sur les visages des deux entrepreneures. Je ne rencontre que des traits aussi fermés que l’esprit de mon beau-père.
Voyons, j’en suis où de ma présentation ? « Passons au démembrement ! » D’habitude, j’ajoute « démembrement de propriété, on n’est pas dans un thriller » mais aujourd’hui l’image du corps sanguinolent de ma voisine m’en coupe toute envie. Je prends une inspiration. Me tourne vers le tableau blanc pour saisir un marqueur comme on doit attraper un débris flottant quand on est sur le point de se noyer, et c’est là que je me suis enfoncée encore plus. Comme si on pouvait se tuer deux fois.
Sous le nez des chefs d’entreprise, maintenant, mon dos nu jusqu’à la taille. Je peine à trouver le courage de me retourner et affronter la mine des participants. Leurs mâchoires décrochées ne m’évoquent rien de moins que celle de Pierre Richard devant la chute de rein de Mireille Darc dans Le grand blond avec une chaussure noire. Et merde ! Pourtant je me l’étais gravé dans le ciboulot : Ne pas se retourner avant de remettre le trench ! Mes joues sentent le roussi à force de cuire.
J’en perds ma retenue, perdue pour perdue, je me lance. « Désolée, vraiment, soyez en certains, de vous imposer une tenue pareille pour vous parler succession entrepreneuriale, j’ai dû participer à une soirée de gala hier soir et un accident grave m’a retenue jusqu’à ce matin. J’ai préféré venir dans cette tenue plutôt que d’arriver en retard et perturber le programme de votre journée. J’aurais dû vous apporter cette précision dès mon arrivée, cela aurait évité les malentendus. L’absence de sommeil est de mauvais conseil, je vous prie de m’en excuser. »
Je suis fière de moi d’avoir réussi à ficeler une explication sobre sans bafouiller. Face à moi, les yeux se froncent. J’y lis Mais qu’est-ce qu’elle nous raconte là ? C’est quoi cette justification aussi douteuse que tardive ? Deux petits sourires narquois et aucun commentaire. Effet manqué. Je poursuis sur ma lancée. « Passons aux frais de succession »
« Des questions ? » Jamais, de ma vie de formatrice, je n’ai été aussi peu sollicitée. Auditoire anesthésié. Et moi, sur le point de m’écrouler. Je leur affiche la dernière slide avec mes coordonnées. « Si des questions vous reviennent, contactez-moi ».
Je vois le barbu et le rondouillard échanger quelques mots et un sourire égrillard. «Messieurs, une question avant qu’on se sépare ? ». « Non, non » répond le poilu avec la mine réjouie de celui qui vient de faire une blague graveleuse. Les deux participantes se sont déjà levées, pour soulager leur vessie j’imagine, avant l’arrivée du prochain intervenant.
Je me hâte de remettre mon trench avant que l’expert-comptable ne pointe son nez justement. Et débranche mon ordinateur. Quand je me relève, la plus jeune des participantes se tient devant moi. « J’étais au gala de la Fondation moi aussi hier soir, mon mari est biologiste. Une très belle soirée. Je vous avais remarquée, votre robe est superbe. » Son sourire est une liqueur au miel. « Et vous me croyez quand je vous dis que je n’ai pas pu rentrer chez moi ensuite ? » Elle sonde mes yeux comme si elle y cherchait le symptôme d’un trouble quelconque. « Quelle importance ? Vous devriez aller vous reposer. »
Je n’ai plus un atome de force. Mon corps et mon esprit rampent comme un camembert oublié au soleil. Je m’effondre sur la banquette de ma voiture. Juste avant de sombrer dans un semi coma, je réalise que je suis allongée dans ma voiture, à une heure où le soleil est au zénith, décomposée, en robe de soirée froissée, à la vue des passants. Que l’un d’entre eux pourrait me remarquer, craindre le pire et appeler la police.
Il ne manquerait plus que ça…
Photos empruntées aux sites Vila.com et mondialtissus.fr
Court récit
Certains bruits marquent l’enfance, à l’instar d’odeurs ou d’images.
Jeune enfant je plongeais la main dans la boîte à boutons de ma grand-mère qui sentait la poussière et le vieux tissu, avec la convoitise du gourmand dans un bocal à bonbons.
Un coffret de la taille d’une boîte à chaussures, en carton recouvert d’une cretonne fleurie dont on ne pouvait plus guère discerner les couleurs originelles. Remplie à craquer de boutons. Mon grand-père ironisait, disait qu’un jour prochain, inévitablement, aucun bouton supplémentaire ne voudrait y tenir, même minuscule. Qu’aucun contenant, et pas plus celui-ci, ne se remplissait à l’infini. Ce jour-là pourtant ne semble jamais être arrivé : autant que je m’en souvienne, ma grand-mère n’utilisa jamais d’autre boîte à boutons que celle-ci.
Le couvercle tenait on ne sait comment, en équilibre précaire sur le dôme de boutons, maintenu par un élastique gris de crasse.
En malaxant les boutons, je me sentais Harpagon, « de l’or, de l’or ». Un vrai trésor ! Tellement différents par la forme, la couleur, la matière, ils donnaient envie d’en composer des tableaux et c’est que je faisais en les alignant sur la table. Ils me fascinaient. Ma préférence allait aux plus anciens, ceux en plâtre émaillé, en métal coloré ou en verre de jais. Pas une fois, je n’ai séjourné chez ma grand-mère sans sortir du placard l’obèse boîte. « Qu’est-ce qu’elle fabrique encore avec cette saleté ? »
Après le décès de mon aïeule, ma mère récupéra ce trésor et le compléta de ses propres pièces comme on enrichit une collection. Un écrin plus valorisant leur fut trouvé sous la forme d’un petit meuble de mercerie « DMC », chiné je ne sais où, muni de cinq tiroirs à l’origine prévus pour des écheveaux de fils à broder.
Les boutons y furent classés par couleurs, les exemplaires similaires liés ensemble d’un simple fil à coudre ou encore d’un brin de laine. J’imagine que ma mère durant mes journées de classe y consacra quelques heures, certainement parce qu’elle les vénérait, elle aussi. Ou plus prosaïquement parce qu’en couturière régulière elle trouvait plus facile de dénicher ainsi le bouton qui convenait le mieux à son ouvrage en cours.
Craignant toujours d’en manquer, de ne pas posséder la bonne combinaison – diamètre, couleur, style et nombre – pour terminer ses vêtements ou remplacer ceux qui s’échappaient de nos tenues, elle décousait et attachait soigneusement ensemble les boutons des vêtements usagés qu’elle donnait à des proches ou des associations. Ce qui, sans qu’elle veuille l’admettre, oblitérait sérieusement l’adoptabilité de ces effets. Quand je lui objectais que la probabilité qu’elle réutilise ces boutons-là était plus faible que celle que le vêtement ainsi dépourvu finisse sous peu à la poubelle, plus personne ne prenant le soin de se procurer de nouveaux boutons et de les coudre pour remettre en service un vêtement, elle montait sur ses grands chevaux favoris. Les femmes de notre époque ne savaient plus coudre, pas même un bouton ! Pour elle, les hommes étaient hors sujet, donc absous. A travers son prisme d’ancienne élève de l’Ecole ménagère, la couture constituait une politesse élémentaire. « Mais enfin qu’est-ce qu’elles font ces femmes quand elles perdent un bouton sur un manteau, elles le jettent ? » J’avais beau lui opposer qu’un bouton manquant n’était pas la fin du monde, que des retoucheries existaient un peu partout, que les jeunes avaient d’autres priorités… aucun argument n’infléchissait sa pensée. Le bouton manquant portait à lui seul le poids de la décadence contemporaine.
Il était donc écrit que j’apprendrais à coudre au sortir des langes, que je coudrais des boutons comme aujourd’hui les gamins vont sur Tiktok. Question d’époque. De mère aussi.
Elève docile dépassant le maître par l’ambition créative, j’en enfilais comme des perles, en piquais partout. Vêtements et accessoires, entre mes mains, attrapaient la scarlatine. Viralité sans précédent. Je jouais avec les couleurs, avec les formes, avec les matières bien avant la mode de la customisation et du Do It Yourself.
L’épidémie marqua un pas avec les années sans que le virus du bouton ne soit totalement éradiqué. Encore récemment, quand il manquait un bouton à une chemise, j’attendais qu’une visite chez mes parents me donne l’occasion de puiser avec délice dans le meuble à tiroirs. Pas une fois il ne m’a déçu ; je n’ai, j’en suis à peu près certaine, jamais acheté le moindre bouton. Je laissais goulûment filer les boutons entre mes doigts comme on joue avec du sable, jusqu’à trouver LE bon élément. A ce jeu-là, un autre bouton attirait immanquablement mon attention. Il me le fallait. Comme une voleuse, mais absoute de ce vice à vie par ma mère, j’embarquais la pépite et la détournais quelque temps plus tard en bague, en broche. Je ne tardais guère en général à lui trouver une utilité ornementale uniquement motivée par l’envie impérieuse d’utiliser ledit bouton.
Ma mère est partie dans un pays qui n’a ni nom ni contours, abandonnant ses boutons. Un crève-cœur de les donner, une impossibilité de les conserver. Entre-deux obligatoire, compromis exigé.
J’ai rempli un bocal avec les plus « beaux », en les sélectionnant avec soin, tiroir après tiroir, patiemment, comme on ramasse les coquillages en déambulant sur la plage quand l’œil est attiré par une forme, par une nacre. J’ai laissé de l’espace dans le récipient pour y ajouter ceux que je conservais de mon côté, parce que forcément j’en aurais besoin un jour ou parce qu’ils se révélaient trop jolis pour être négligés – atavisme quand tu nous tiens !
Ce bocal est mon doudou d’adulte. Quand j’y plonge la main, mes doigts éprouvent la dureté du verre, la froideur du métal, le poli de la résine, ils fouillent et farfouillent avec gourmandise. Alors s’élève le chant des boutons.
Ma madeleine de Proust, mon anxiolytique naturel.
UN RECIT COURT qui suit Le jardin abandonné
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La maison a été vendue. Il lui faut se dénuder avant de revêtir ses nouveaux atours. Les acquéreurs ont leur propre histoire à écrire. Et déjà des pages et des pages de souvenirs qu’ils vont apporter avec eux et déposer dans ce nouveau lieu.
La maison est coquette, se déshabille avec lenteur comme une stripteaseuse. Ah ça, elle en a des effets ! En plus de cinquante ans, elle a accumulé des jupons, des brassières, des bijoux en quantité , des accessoires à foison. Conservatrice par nature, elle a tout gardé, ou presque, de ses jeunes années aux plus récentes.
Mouvements de bras et déhanchements ne sont plus pour elle, c’est avec des sourires engageants et des éclats bienveillants dans les yeux qu’elle accorde un fauteuil à Charles, un tapis à Béatrice, un service de vaisselle à Pétra.
Elle résiste un peu aussi. Chaque meuble retiré laisse des traces comme des sparadraps arrachés.
Se montre facétieuse, dévoilant une photo coincée derrière une étagère, une inscription au dos d’un tableau. La coquine gardait certains menus secrets.
Quelques tours de scène et elle est nue dans son manteau de verdure bruissant et gazouillant. Ah ce jardin ! Avec lui, elle n’est ni seule ni vraiment dévêtue. Les chats et les écureuils veillent sur elle ; les chants des oiseaux et les ramures d’été, chargées à bloc de feuilles et de bourgeons, l’habillent d’un voile de pudeur. Ainsi parée, elle n’a pas froid, même la nuit.
C’est une vieille dame couverte de rides, de cicatrices, de tâches. Elle ne serait pas belle à voir en tenue d’Eve sans le jardin qui fait d’elle une reine en toute circonstance. Et bientôt elle dansera dans ses nouveaux habits, et peu importe qu’elle souffre d’un peu d’arthrose.
« Comment allez-vous faire, mes filles, pour vider cette grande maison ? »
« On y est arrivés, Maman, on a vidé la maison, emmagasiné des tas de souvenirs, confié des fragments de ta mémoire et de celle de Papa à vos proches et laissé un peu de notre âme à tous entre les pierres. Cette maison est prête pour une autre histoire, maman, tu n’avais pas à t’inquiéter, on te l’avait dit. »
Ainsi passent le temps, la mémoire et les Hommes.
Nous nous sommes rencontrées il y a quelques jours dans une rue située entre nos domiciles respectifs, où elle promène régulièrement son chien. À comparer leurs attitudes, je dirais plutôt que c’est le Terre-Neuve qui la promène. Balourd qu’il est, il tire sur la laisse, elle suit, apathique, sachet à crotte à la main, happant du regard la fleur d’un parterre, une inscription sur un muret.
Ce jour-là, c’est moi qu’elle a happée. Bonjour, vous allez bien ?
Ribambelle de pierres
Simple connaissance de quartier. Nos enfants partagèrent les salles d’école, participèrent aux mêmes anniversaires. Une poignée de phrases, le double de sourires, échangés en un quart de siècle de voisinage.
Je connais les Saintant comme tous les habitants de notre petite ville ayant élevé des enfants dans les trente dernières années les connaissant, je pense. Une famille dotée d’une demi-douzaine de filles portant des noms de gemmes : Jaspe, Agate, Rubis, Ambre, Jade et Opale. Dans le désordre. Des blondinettes polies, réservées, aux joues rouges rebondies et aux jupes aux genoux, bonnes élèves mais sans éclats, qu’on n’entendait guère mais qu’on apercevait aux quatre coins de la ville. Des poupées gigognes communément désignées par mes deux garçons et leurs copains comme Les Saintes-Anne. Un sobriquet chargé tout autant de déférence que de dédain. Plein à craquer d’incompréhension. Mais comment peut-on avoir une telle ribambelle d’enfants à notre époque ? Et leur look franchement…
A mots soupesés
J’ai pesé la réponse à adresser à Madame Saintant comme si chaque mot avait son équivalence en carat. Je lui présentais mes condoléances quinze mois plus tôt après avoir appris le décès de son époux dans le bulletin municipal. Philippe Saintant, mort à cinquante-huit ans.
Depuis je louvoyais quand je l’apercevais pour ne pas avoir à croiser son regard de canidé maltraité, ignorant que lui dire. C’était idiot, et je m’en veux encore, mais c’est ainsi.
Le matin où son Bonjour m’a accrochée, je marchais en réfléchissant au message à afficher sur mon portail à l’intention du propriétaire du chien ayant l’outrecuidance de crotter épisodiquement devant. J’imaginais un truc du genre « Cher.e propriétaire du chien qui semble prendre mon portail pour un crottodrome, je tiens à saluer votre dévouement à me porter chance ! Mais, je vous rassure, je suis déjà comblée. Je vous encourage vivement à diriger les déjections de votre toutou vers votre propre pas de porte afin d’apporter un peu de magie dans votre vie. Et si jamais vous avez besoin d’un coup de main, je suis prête à m’y atteler avec toute la détermination du monde. Après tout, l’entraide, c’est important, n’est-ce pas ?»
Vannes ouvertes
Vous allez bien ? Je suis restée figée avec mon histoire de crottes de chien dans la tête et sur la langue des mots silencieux.
J’ai fini par articuler un Ça va, merci, et vous, comment vous sentez-vous ? Et vos filles ?
Elle a ouvert les vannes. Des mots et des larmes.
Infarctus fatal la veille de la visite chez le cardiologue. En plus, c’était un rendez-vous reporté pour cause de Covid du toubib. Deux semaines de perdues. Si ça se trouve son mari aurait pu être diagnostiqué à temps, vraiment pas de chance !
Après tant d’années de mariage, on ne sait plus vivre seuls, mon mari me manque tellement, se désespéra-t-elle. Les enfants le voient bien que j’ai pas le moral, ils viennent me soutenir à tour de rôle, ils font comme ils peuvent. Parce que ce n’est ni mon frère ni ma belle-sœur qui vont m’aider. Je ne les vois plus. Tous les deux mariés à des abrutis. La femme de mon frère est coach de vie, une vraie foutaise ses leçons de résilience, d’agilité et d’optimisme. Elle a retourné le cerveau de mon frère. Quant à la sœur de Philippe, elle a disparu. Elle se planque depuis les obsèques. Comme s’il n’y avait qu’elle qui souffrait. Heureusement que j’ai les enfants. Mais bon, ils ont leurs problèmes aussi.
Poisse en série
Opale, l’ainée, vient de se fiancer, il était temps à trente-sept ans et des poussières. Elle qui voulait une tripotée d’enfants n’en aura qu’un ou deux. Son amoureux précédent a pris la poudre d’escampette quand elle lui a parlé enfants au plus que pluriel et elle a mis dix ans pour s’en remettre. Elle n’a pas eu de chance, il était bien Julien. Thomas est moins classe, je vois pas ce qu’elle lui trouve. En plus il vit à ses crochets pour préparer son agreg. Pas certaine qu’elle soit tombée sur le bon numéro, peut-être que c’est mieux que son père n’ait pas eu le temps de le connaitre, il ne l’aurait pas apprécié.
Ambre, la deuxième, vit dans le sud-est. Elle est podologue. Avec son compagnon, ils ne veulent entendre parler ni de mariage ni d’enfant. J’ai vraiment pas de bol avec les pièces rapportées – au fait, je m’appelle Martine – ah ça, j’ai vraiment pas de bol, se lamenta-t-elle, j’aimerais tellement avoir des petits-enfants.
Vous avez des filles jeunes, vous avez encore le temps d’accueillir une nouvelle génération, je tentai. Elle a vingt-cinq ans ma petite dernière, répliqua-t-elle, et à son âge j’avais déjà les deux ainés ! Mais c’est pas ma petite Rubis qui va m’en faire des bébés, on vient de lui diagnostiquer de l’endométriose, la pauvre. Ça viendrait de quoi ? de qui ? Pas de moi en tout cas. Le hasard, il a dit le médecin, la poisse oui !
Points de vue
Jaspe était en classe avec mon ainé, Paul, non ? lançai-je pour diversion. En effet, approuva-t-elle, en sixième et cinquième. Après il a fallu la changer d’établissement. Le prof de math ne pouvait pas la blairer, il ne lui collait que des mauvaises notes, un con ce Tardieu. D’ailleurs il saquait tous les élèves et l’ambiance était tellement pourrie dans la classe que tous les parents ont fait comme nous, ils ont mis leurs enfants dans le privé dès la quatrième. Vous vous souvenez ?
De nom oui, mais je ne garde aucun souvenir de problèmes avec lui. Mon Paul est resté dans ce collège, et il a eu une quatrième et une troisième sans histoires, me défendis-je. Ses yeux embués fixaient le toit de l’église. Vous avez eu de la chance avec votre fils, dit-elle enfin. Cette cinquième a anéanti Jaspe. Elle était au bord d’une dépression, pas belle à voir et je crois qu’elle ne s’en est jamais vraiment remise. Voilà comment un prof, un seul, peut briser un élève. Et l’académie n’a pas donné suite quand on lui a transmis une pétition pour faire virer ce monstre.
Ah mince, je dis, tout en me demandant comment mon fils et moi avions pu passer à côté d’une telle monstruosité.
Le sept porte malheur
Agate, non plus, ne va pas très bien. Elle est boulimique, elle ne s’en sort pas. Plus de cent-vingt kilos. Au-delà de ce poids le pèse-personne ne pèse plus personne, il faut aller se peser à l’hôpital. Comme si c’était facile de monter en voiture avec pareil gabarit ! Franchement rien n’est fait pour nous faciliter la tâche. Ce serait un gène la cause de cette obésité. Une mutation génétique qui s’exprime chez un obèse sévère sur mille. Un pour mille, vous vous rendez compte ! Elle n’a vraiment pas de chance. On pourrait aller s’asseoir, non ? proposa ma compagne de complaintes en désignant un banc quelques mètres plus loin.
Tandis que nous posions nos fesses sur ledit banc, elle s’enhardit. On pourrait se tutoyer, non ?
D’accord, obtempérai-je. Et parce que devant ses yeux brillants, je crus indispensable de ne pas laisser s’installer un silence gênant, j’ajoutai compatissante : Grande famille, grands soucis. Petite famille, moins de soucis. Une formule idiote que je regrettai aussitôt. Pour le coup, j’étais vraiment gênée.
Y’a du vrai, elle dit pourtant, personne chez moi n’est épargné, sept malheureuses.
Famille sacrée
Jade vit à Montréal depuis cinq ans, elle est conceptrice de jeux vidéo. Elle a été licenciée le mois dernier. Je crois que la disparition de son père y est pour beaucoup. Elle n’était pas venue depuis six mois, elle s’en veut. On voulait pas qu’elle parte si loin, Philippe et moi, elle a tenu tête, elle a dit qu’un bon job méritait bien une distance. Et voilà ce que ça a donné. Elle a dû se faire hospitaliser, elle était tombée à quarante kilos toute mouillée. Un vrai sac d’os sans la moindre énergie. Je crois que ça va un peu mieux désormais, j’espère, je sais pas, elle ne me parle plus vraiment.
Il n’est pas anormal de s’éloigner de sa famille, à cet âge-là pour construire sa propre vie, tentai-je, tout en repoussant l’image qui me venait à l’esprit des deux sœurs côte à côte, Agate et Jade, cent-soixante kilos à elle deux répartis un quart, trois quarts. Avec l’aide du psychiatre, elle devrait rapidement en prendre conscience et ne plus culpabiliser. Elle va y arriver, dis-je avec un sourire qui se voulait réconfortant.
J’espère, lâcha Martine avec le ton de celle qui ne miserait pas un copeck sur la guérison de sa fille. Jade venait de convaincre sa sœur de la rejoindre au Canada, mais maintenant, Rubis, avec sa malformation – et dire que la gynéco qui la suivait depuis cinq ans n’a pas été fichue de voir cela plus tôt, je te jure on n’est pas aidé ! – ben Rubis ne veut plus partir et Jade le vit mal. Elle pense que sa sœur fait exprès de la délaisser justement quand elle ne va pas bien pour ne pas s’occuper d’elle.
C’est peut-être aussi pour ne pas te laisser, non ? que Rubis hésite à s’éloigner. Je crois pas, c’est sa maladie la cause, mais elle fait bien de rester, elle n’a rien à là-bas. Je ne croyais pas que mes filles pouvaient s’embrouiller, je me passerais bien de cette guéguerre entre elles. Quand Philippe était là, la famille c’était sacré. Il est parti et c’est la scoumoune.
Et les tiens ?
Elle tira un peu sur la laisse du chien pour le rappeler vers le banc. J’en profitai pour détailler les traits de son visage. Dégoulinants comme un sorbet sorti du congélateur.
Tes garçons à toi ils vont comment ? me demanda-t-elle quand le cleps fut revenu dans nos pieds.
Globalement ça va, répondis-je. Paul vient de se faire larguer par sa copine. Il a du mal à l’accepter mais je considère que c’est une chance qu’elle ait fait le premier pas pour leur éviter de s’enliser ensemble, ils n’étaient pas faits l’un pour l’autre. Il va rebondir, il a de la ressource.
Pierre peinait à trouver un job. Mais le destin fait bien les choses, il vient de rencontrer un jeune qui a envie de montrer une entreprise de stockage avec lui. Je crois que ça va marcher, en tout cas ils sont à fond dans le projet. Ils se donnent un an, on verra bien.
Et ton mari ? s’enquit Martine. Je sais pas trop comment va Jacques, avouai-je, on a divorcé l’année dernière. Sa nouvelle conquête a dix-huit ans de moins que moi, impossible de rivaliser. J’ai pas compris au début et puis je m’y suis faite. De toute façon pas le choix.
Alors on est pareilles. Seules toutes les deux, marmonna-t-elle dans un souffle comme si la vérité venait de lui apparaitre. Un éclat illumina ses yeux qui, je crois bien, ne devait rien à la réfraction de la lumière sur les larmes.
Pareilles, c’est ça, répondis-je en me levant. Je dois te quitter, j’ai un rendez-vous. Au fait, il s’appelle comment ton chien ?
Baraka, c’est une chienne.
Image Pixabay (et je ne suis pas du tout sûre qu’il s’agisse d’un Terre-Neuve, encore moins d’une chienne !)
Un écureuil roux grimpe le long du tronc d’un bouleau. En deux secondes il est en haut. Balance sa queue. La tête à droite, la tête à gauche. Saute sur une branche plus haute. Dissimulé par les feuilles.
Un instant plus tard, sa queue apparait dans l’arbre voisin. Le grimpeur-sauteur s’en donne à cœur dans ce parcours de santé à sa mesure. De gigantesques feuillus, des pins majestueux, des chênes, un noisetier, un noyer, des baies, des champignons, des bourgeons, des insectes à foison, ce jardin printanier offre un garde-manger pléthorique !
Une queue noire maintenant dans le grand pin ? Un deuxième écureuil profiterait-il de cette abondance ? Il semble que oui. Les deux rongeurs s’élancent sur le même chêne, bondissent de branche en branche comme un duo de voltigeurs.
Tcha cha cha cha cha chak, une pie jacasse au-dessus de leurs têtes. Se pose à la cime du pin le plus haut. Cette dame aime dominer.
Un pigeon plonge vers la pelouse, qui n’en est plus vraiment une. Y plonge et y replonge son bec. Se régale des graminées. Tandis qu’un merle y festoie à quelques mètres. Un ver pend de son bec. Se débat mais c’est fini pour lui. Et cette carcasse de mulot dans l’allée ? C’est la dure loi de la nature que le plus gros croque le plus petit.
Un chat roux se prélasse sur une pierre chauffée par le soleil. Peut-être est-ce lui le chasseur de souris, mais des oiseaux, pour l’heure, il semble n’avoir cure. Priorité au farniente et la pitance de sa gamelle est tellement plus abordable. Une haie à traverser et il y fourrera sa truffe. Ce jardin est son territoire de jeu. Et c’est bien en jouant, à coups de pattes, avec les insectes volant à rase-motte qu’il assurera son réveil musculaire.
Concert dans les ramures teintées de vert vif. Une mésange charbonnière se dispute le la et le ré avec une fauvette à tête noire. Chacune son répertoire, les deux s’entremêlent en un chant polyphonique.
Un gros chat calico s’avance sûr de lui vers son congénère assoupi. Veut-il en découdre ?
Impossible de le savoir. Il cesse sa progression, dresse les oreilles. S’assoit sur ses pattes arrière et observe l’intrus. Un lapin gris. Qui tranquillement broute les pâquerettes du parterre, sous le nez du chat roux qui ne bouge pas une moustache.
C’est Léonie, la lapine de la jeune voisine, qui se faufile sous le grillage, quand sa petite maitresse est à l’école, pour se goinfrer en douce. Après un petit somme, elle retournera chez elle, le ventre lourd, pour se laisser dorloter par les petites mains.
La faune et la flore s’enhardissent dans ce jardin abandonné par l’humain. Plus personne n’en arpente l’allée, ne coupe une branche morte, ne désherbe la terrasse, ne cueille quelques fleurs. La vieille propriétaire s’est envolée au-dessus des nuages, là où il fait toujours beau, dit la chanson.
La maison est en vente.
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Photos prises à Pradines dans le jardin de ma mère en avril 25.
Si cette nouvelle vous a plu, retrouvez La couverture, écrite également en mémoire de ma maman.

A l’entrée du quai, Auguste consulte une nouvelle fois sa réservation. Se le répète : Voiture 5, place 56. 5-56. 5-56. Tire sa valise jusqu’à la voiture 5, y monte et cherche sa place. La voici, dans un carré, qu’occupent déjà deux femmes opulentes habillées de boubous, turbans bien serrés autour de la tête. Auguste vérifie scrupuleusement les numéros affichés au-dessus des sièges. Le sien est bien contre la fenêtre et… il est couvert de sacs.
Auguste s’adresse à la femme assise sur la place contiguë. Madame, ma place est à côté de vous, vous pourriez…
Mettez-vous derrière, lui ordonne une autre femme noire, installée dans le carré de l’autre côté de l’allée. Y’a de la place et le train est direct.
Auguste la regarde, hésitant. Direct ? Vous allez jusqu’où ? réagit-il. Jusqu’à Paris, lâche-t-elle. Alors ça n’a rien de direct, proteste-t-il.
La femme lui sourit, dévoilant un râtelier blanc impeccable. D’accord, obtempère-t-il, mais si le train se remplit, je prendrai ma vraie place.
Il monte sa valise dans le porte-bagages et s’installe côté couloir quelques rangs derrière la femme aux multiples paquets. Il est agacé.
Avant de sortir un roman de son sac, il observe les quatre Africaines qui occupent les deux carrés et ont déposé sur les quatre sièges vacants des montagnes d’effets. Huit sièges débordant de couleurs. Elles ne s’embêtent pas quand même. Et cette façon qu’elles ont eu de le reléguer derrière ! Il se sent pourtant mieux là où il est assis désormais qu’au milieu de ce fatras. Pourvu que personne ne réclame ce siège !
De part et d’autre de l’allée, les femmes discourent. Les syllabes trainent, les aigus et les rires s’échappent comme des nuées d’oiseaux effrayés. Les corps alanguis semblent coincés dans ces sièges étroits.
Auguste peine à retrouver le fil de sa lecture. Déjà une gare s’annonce. Aux aguets, il surveille les nouveaux voyageurs. Mais le train repart sans qu’il ait à se déplacer.
À la gare suivante, un homme grand et maigre, portant soutane noire et col blanc, se présente devant le carré et désigne sa place, face à la femme qui s’est adressée à Auguste. Sans piper mot, cette dernière retire ses bagages et les empile sur le siège voisin qui en a un haut-le-cœur.
L’ecclésiastique sort un ordinateur qu’il installe sur la tablette devant lui tandis que les quatre femmes reprennent leurs bruyants échanges.
Un couple de minutes plus tard, Auguste voit l’homme fermer son ordinateur, rabattre la tablette et venir s’asseoir à son niveau, de l’autre côté de l’allée. Sur la sacoche posée sur le siège voisin, Auguste lit, brodé sur la poignée : Chanoine Alain. L’homme tape sur son clavier, Auguste lit.
Le chanoine hèle le contrôleur qui passe à vive allure. Explique qu’il doit travailler et n’était pas à son aise dans le carré où se situe normalement sa place. Le contrôleur jette un œil à son téléphone, lui dit de rester à sa nouvelle place et il est déjà reparti quand Auguste ouvre la bouche pour l’interroger à son tour. Moi aussi j’ai ma place dans le carré, dit-il au religieux, comme s’il fallait s’adresser à quelqu’un malgré tout. En retour, l’homme à la robe lui adresse une moue qui peut laisser entendre pas mal de choses. Ou rien du tout. Déjà il s’est remis au travail.
À chaque arrêt, Auguste jette des regards inquiets vers les deux extrémités du couloir, mais le convoi repart sans qu’il ait à abandonner sa place. Le train s’est déjà ébranlé qu’un homme âgé remonte péniblement l’allée jusqu’à mi-voiture et, s’agrippant comme il peut à un dossier, tente de soulever sa petite valise. Un jeune homme se lève et l’aide à placer son bagage en hauteur. Quand la bavarde en boubou comprend que le vieux va s’installer dans son espace, elle lui indique le siège derrière le sien. Elle est là votre place !
Pas du tout, intervient le jeune, il a la place 60, c’est bien celle-là ! Mais la plantureuse réarme son sourire, regarde le nouveau passager et lui assène : C’est libre derrière et vous serez dans le sens de la marche.
Le doyen la remercie et, en lui rendant son sourire, se faufile dans la place de derrière, à côté d’une femme à qui personne n’a rien demandé.
Moins d’une heure avant l’arrivée au terminus, le contrôleur entre en action. Vos billets s’il vous plait ! Le vieil homme extirpe de sa poche son ticket et tente d’expliquer à l’agent qu’il n’est pas assis à la bonne place. Pas de problème, le coupe ce dernier qui est déjà en train de scanner les téléphones tendus vers lui. Vous en avez du bazar, lance-t-il joyeusement aux femmes en boubous qui lui répondent par des sourires enjôleurs.
Pendant que le contrôleur valide le billet du chanoine, Auguste, en se déboîtant le cou, parvient à lire quelques lignes de la prose affichée sur l’écran de son voisin. Il y est question de la figure féminine dans la Bible. Dans la société contemporaine, a-t-il écrit, est-il légitime de considérer la femme… Auguste ne saura jamais la suite. Quand il repose les yeux sur l’ordinateur, après avoir fait valider son billet, l’écran en a été légèrement tourné. Suffisamment pour empêcher l’indiscrète lecture.
Dans l’espace un grésillement résonne. Annonce de l’arrivée. Enfin.
Alors que l’homme à la robe range ses feuilles, Auguste peut lire sur son écran cette phrase mise en exergue par un caractère graissé : Dieu a tant aimé la femme, qu’Il lui a donné le pouvoir de la soumission.
Auguste sourit. N’est-ce pas eux, les hommes de ce compartiment, qui se sont fait soumettre par le quatuor féminin du double carré ?
Le train s’est immobilisé, Auguste et le religieux attendent leur tour pour quitter la voiture. Les Africaines ont choisi l’autre extrémité, moins encombrée, pour sortir. Sur le quai, les trois hommes noirs qui les y attendaient se chargent de tous leurs bagages tandis qu’elles poursuivent leurs jacasseries en gloussant comme des écolières. À travers la vitre, Auguste et l’homme en robe observent la scène.
L’homme sera soumis à Dieu et à sa femme, dit la Bible, commente Auguste avec un rictus, assez fort pour que le chanoine l’entende. Mais celui-ci fait mine de ne rien entendre, décevant le facétieux.
Au moment de poser un pied sur le quai, alors seulement, le chanoine se retourne vers son compagnon de voyage avec un demi-sourire ambigu. Si la Bible ne dit rien de la soumission de l’homme à la femme, c’est peut-être parce que l’homme se l’est imposée tout seul, vous ne croyez pas ?
J’ai envie de vous parler d’elle et pourtant je ne la connais pas. Je ne sais même rien d’elle.
Je l’ai aperçue deux ou trois fois sur le quai du métro à la station Quai de la Gare, en allant travailler de bonne heure le matin.
Facile à repérer. On ne voyait qu’elle. Aussi clinquante qu’une boule à facettes. Des paillettes du sommet du crâne – serre-tête à froufrous lamés – jusqu’aux baskets en plastique doré. Blouson en lurex argent, jupe corolle strassée multicolore, collant argenté. Une tonne de bimbeloterie par-dessus le tout, aux oreilles, autour du cou, aux poignets, aux doigts. Fugitive rencontre, la rame déjà repartait.
Une fois, elle est montée dans le wagon. La soixantaine avancée, je dirais, des rides en pagaille, un cou plissé qui tranchaient avec ses fringues de princesse de dix ans et son gabarit fluet. Un drôle d’oiseau. Elle fredonnait, souriante, faisant cliqueter ses bracelets comme des maracas. De fins cheveux blonds retenus en arrière par une pince, assurément brillante. Des yeux bleu clair aux paupières fardées elles aussi de bleu. Bleu irisé. Des gestes larges, avenants, Montez messieurs dames y’a de la place. Gouaille aux accents parisiens. Relent de faubourg.
À peine croisées. C’est moi qui ai quitté le métro à la station suivante.
Hier, je l’ai revue. En milieu de matinée cette fois-ci, je l’ai tout de suite repérée sur le boulevard en contrebas de la station aérienne. À l’extrémité du passage clouté, elle gesticulait, allègre, pour faire circuler les voitures tel un agent de police éméché. Je l’imaginais, Passez messieurs dames, passez !
D’aucuns doivent la trouver foldingue. Douce folie qui fait valser la vie.
Que cachent sa jovialité et son besoin d’illuminer son quotidien ? Je ne peux qu’imaginer des blessures profondes, un traumatisme à enfouir sous des tonnes de paillettes, un sourire sparadrap, la volonté inébranlable d’aller bien quand tout va mal.
A moins qu’elle soit née étoile. Filante sur les boulevards parisiens. A bientôt peut-être, je ferai un vœu en la croisant.
Image : Ulrike Mai de Pixabay
Encore dix minutes à entendre cette voix angoissante ! Aline, la surveillante du musée, trépigne. En pensée seulement elle piaffe car montrer un quelconque signe d’impatience serait prendre le risque d’un sermon de sa chef. Elle ignore comment elle s’y prend, mais elle voit tout, la chef. Aline reste bien dans le coin. Il n’y a que de cet endroit précis que tu peux balayer du regard tous les recoins de la salle et surveiller les œuvres ! La chef l’a dit et répété, elle doit s’y tenir.
Alors Aline reste bien dans l’angle, droite sur ses jambes, qui la font parfois souffrir, et avenante, autant qu’elle peut, avec pour œuvre la plus proche, une composition sonore. Elle ne comprend rien à l’art contemporain, à se demander s’ils n’ont pas un peu fumé la moquette et sniffé la colle du papier peint ces artistes exposés. Sur sa gauche, une œuvre immense, composée de vieilles affiches collées sur des cartons. Dite immersive. Le visiteur doit se sentir absorbé par cette profusion de couleurs, c’est ce qui est écrit sur le panneau explicatif. Elle a tenté de se dire Je suis absorbée, je suis absorbée, elle s’est juste sentie perdue dans ce fatras. Au centre de la pièce, un lave-linge peint uniformément en rose pour montrer le paradoxe de la robotisation entre déshumanisation et libération de l’humain. Là aussi, c’est écrit. Et si je peignais moitié blanc moitié noir mon réfrigérateur pour montrer qu’il n’a pas toujours été rempli, je serais exposée moi aussi pour quelques milliers d’euros ? Plusieurs mois de salaire pour un coup de peinture.
Aline observe les visiteurs plus que les œuvres, tente d’amorcer la conversation avec certains, pas facile, pour se détourner de la télé qui beugle toute la journée. La sienne est tombée en panne il y a plus de deux ans, quand elle était au chômage et avait déjà bien du mal à s’en sortir avec ses faibles indemnités. Elle n’a pas pu la remplacer et s’en est trouvée beaucoup mieux, moins angoissée à écouter la radio, et lire les romans qu’elle dégote dans la médiathèque de son quartier le mardi matin, jour de relâche, plutôt qu’à se gaver d’actualités déprimantes et de films policiers.
Ce job, c’est la chance de sa vie. Huit ans à surveiller les œuvres, rien à voir avec ce qu’elle faisait avant, la boniche de gens gâtés et odieusement exigeants. Elle y met tout son cœur. Reculez, monsieur où ça va sonner. Il est formellement interdit de toucher, Madame. Pour avoir des explications, sollicitez le médiateur là-bas. Jusqu’à cette expo-ci, et cette salle-ci précisément, tout allait bien. C’est l’œuvre qu’elle a sous le nez, la plus proche de l’angle dans lequel elle se tient, qui lui fiche le bourdon. Un petit écran de télévision encastré dans un bloc de béton diffusant le même extrait d’actualité ancienne en continu. Elle ne parvient pas à s’en détacher, le son lui vrille le cerveau : Flash Actualité – Nous venons d’apprendre qu’un avion de ligne a percuté une tour du World Trade Center, les derniers étages de la tour seraient en feu. Nous allons recevoir un direct de New-York. Mon Dieu, un autre avion viendrait de s’encastrer dans la seconde tour. On ne peut pas croire à un accident alors… Elle tente d’échapper au visage terrifié de David Pujadas à l’écran mais souvent elle y revient, c’est ainsi. La monstruosité est fascinante. Et terriblement oppressante. Trois minutes, elle a chronométré, d’horreurs en boucle, qui lui prennent les tripes.
Enfin, son collègue Marc se dirige vers elle, à pas mesurés, le sourire aux lèvres. La relève, dit-il en prenant place dans l’angle de la salle, qu’elle quitte aussitôt. Un engrenage bien huilé qui se met en branle toutes les vingt minutes. Cinq salles à surveiller, une salle de pause, six surveillants qui tournent de salle en salle comme une horloge suisse. La salle vers laquelle se dirige Aline pour remplacer Aïcha, est la tour comme ils l’appellent entre eux. Une pièce circulaire, sans autre ouverture que la porte vitrée qui sert à y entrer, un mur en pierre apparente qui lui fait valoir son surnom avec, adossée, une banquette en bois face à un pan de tissu peint, unique et monumental tendu sur le mur. Le surveillant a le droit de s’asseoir si les visiteurs ne font pas mine de rechercher un siège. Et aucun des vigiles ne s’en prive. Des visiteurs, il doit y en avoir six par tiers d’heure, au grand maximum, dans cette pièce retirée et sombre. Jérôme, un autre surveillant, s’y est assoupi, la chef lui a fait sa fête. Aline doit souvent retenir des bâillements à cette étape, à observer ce barbouillis carmin sur fond grège, seulement éclairé depuis le sol. Métamorphose de l’humain, indique le panneau, sans qu’Aline n’y voie ni humain ni métamorphose. Mais au moins dans cette salle, elle retrouvera son calme. Son rythme cardiaque s’apaisera. Vingt minutes de pause dans la pénombre. Ensuite, elle gagnera la salle des portraits, celle qu’elle préfère, puis la salle de repos, et terminera dans le grand hall, le plus passant. Souvent elle y est interpellée, et cela lui plait.
Aïcha, c’est la relève. Tu vas bien ? Aïcha hoche la tête en se levant. Trois visiteurs, c’est la planque ici. Aline regrette de ne pas avoir l’occasion de papoter plus longtemps avec cette nouvelle surveillante qu’elle trouve sympa. Dans la salle des portraits, Pierre-Jean attend son tour de repos.
Aline s’assied à son tour et étend ses jambes, l’oreille aux aguets, prête à rabattre ses jambes au premier chuintement de la porte.
Elle pense à son chez elle douillet qui l’attend, au plat de lasagnes qu’elle a préparé la veille, à sa copine Vanessa qui viendra la rejoindre à sa sortie du musée… et peu à peu, sur ses pupilles, le visage terrifié de David Pujadas s’estompe comme le brouillard dans la vallée lentement réchauffée par le soleil.