Nous sommes au cœur du mois d’août. Dans mon magasin bio, la file d’attente s’étire devant la seule caisse ouverte. Le jeune employé patauge. C’est quoi ? l’entends-je demander à sa cliente en désignant un bouquet de blettes. Et ça, une courgette ? Non, un concombre.
La cliente, une femme d’âge mûr comme on dit poliment, lui a-t-elle fait les gros yeux en le renseignant ? Je n’étais pas sûr, se justifie-t-il pour faire bonne figure.
Plus facile pour un jeune rat des villes de différencier un Iphone 12 d’un 11 qu’un navet d’une betterave. J’imagine le formateur voué à l’intégration des nouvelles recrues, devant une planche PowerPoint de courges, pointant avec son stylo laser une cucurbitacée jaune. Et faisant répéter en cœur : courge spaghetti. Puis, passant à une forme verte : concombre. Avec pour contrôle des connaissances un test comme dans les jeux d’été où il s’agit de relier noms et images. Et les élèves qui se creusent la tête : concombre ou courgette ? melon jaune ou courge spaghetti ? Tandis que les copains font des math ou posent du carrelage…
Une employée secourable s’invite dans la file. Paiement en carte bleue ? interroge-t-elle pour orienter ces clients-là, dont je fais partie, vers les caisses automatiques.
En un tour de main, elle active les écrans et nous attribue à chacun une caisse.
Me voyant batailler – comme d’habitude ! – lors de l’étape de la pesée, elle se tourne vers moi et m’aide à chercher mon article dans la liste aussi longue que celle des fournitures pour une rentrée des classes. Graines de courge.
L’homme à la voix forte
Derrière nous, un homme parle fort au jeune employé de caisse. Je veux voir le responsable, clame-t-il. Nadia ? appelle doucement le novice.
Je termine avec ma cliente et je viens, répond l’employée, Nadia donc, sans se détourner de ma pesée.
C’est elle la responsable ? s’assure la grosse voix. Oui, Monsieur.
Courge ? Graine ? En vain. L’article est bel et bien absent de la liste du vrac. Venez, je sais qu’il est référencé au niveau des caisses centrales, me dit Nadia en m’invitant à patienter derrière une cliente qui déballe nonchalamment ses achats sur le tapis roulant.
J’ai laissé… tente alors aussitôt l’homme à la voix de stentor.
Bonjour Monsieur, que puis-je faire pour vous ?
Je sens la responsable aussi contractée que des abdos d’haltérophile.
Bonjour M’dame, j’ai laissé mon CV à lui-là à la caisse. Je peux travailler quand vous voulez. Je suis réglo vous savez. Carré, souligne-t-il en dessinant un cube avec ses mains. Carré.
L’homme est grand, massif, coiffé d’un casque de moto. Juste a-t-il pris la peine d’en soulever la visière.
D’accord, Monsieur, répond Nadia, le feuillet dans une main, l’autre occupée à scanner l’article sur lequel butte son apprenti.
Du genre balourd
Vous vous lavez les cheveux à l’huile d’argan ? lance-t-il.
Nadia, le regard toujours rivé sur la caisse en service, ne moufte pas. Je remarque seulement un imperceptible froncement de ses yeux.
Vous vous lavez les cheveux à l’huile d’argan ? insiste le lourdingue de sa voix toujours aussi tonitruante.
Cette fois, c’est la mâchoire de Nadia que je vois réagir avant d’entendre sa réplique.
Vous voyez tout le monde-là ? Vous trouvez que c’est le moment de me parler de mes cheveux ?
Elle l’a à peine regardé, juste pour lui faire comprendre qu’il était bien la source de son indignation. Je perçois dans son trouble combien il la met mal à l’aise.
Ils sont beaux vos cheveux pourtant.
Nadia hausse les épaules. C’est bon ! lâche-t-elle excédée.
Ils sont beaux pourtant, comme vous, ajoute-t-il en croyant chuchoter.
La cliente ayant terminé de compter sa menu monnaie, Nadia saisit mes deux articles pour les déposer sur le tapis, se détournant ainsi clairement de l’importun qui choisit enfin de s’en aller.
C’est quoi ça ? demande le jeune caissier en ouvrant le sachet de graines.
Des graines de courges, lui répond sa superviseuse. Là, regarde.
Recalé sans sommation
Tandis que le jeune s’active sur son écran tactile, je pense gaiement aux apprentis vendeurs bataillant avec l’identification des dizaines de sortes de graines en rayon : graines de chia, de courges, de tournesol, de pavot… De quoi laminer un formateur même jeune, dynamique et ambitieux.
Nadia se tourne vers moi, affable, avec un rien d’irritation encore accroché au visage. Voilà, l’article est passé.
Merci, lui dis-je en posant ma carte bancaire sur le terminal de paiement. Et en lui décernant un sourire amusé, j’ajoute en désignant du menton le CV qu’elle tient toujours en main : Vous allez vous empresser de l’embaucher celui-là ?
Je vois sa main se crisper légèrement. Le temps que je range mes articles dans mon sac, elle s’est ressaisie. Captant mon regard, elle écarte ostensiblement les doigts.
Le CV se détache de sa main.
Et chute comme une feuille morte.
Elle n’a pas lâché mes yeux.
La feuille disparait derrière le comptoir comme s’il venait de l’avaler. Alors seulement nous échangeons un sourire complice.


A bientôt ! Car j’ai la chance de pouvoir faire un break estival et c’est maintenant.
Liv Maria, une femme pleine de paradoxes, comme je les aime. Libre et forte de choix audacieux, fragilisée et entravée par son passé, une personnalité complexe qui ne parvient qu’à fuir. Un portrait subtil admirablement dépeint par Julia Kerninon.


Devant la première boutique de la liste, déception. Elle n’ouvre qu’à 10h30. Nous reviendrons.
liste. Porte close. Nous cherchons du regard les horaires du magasin. Un minuscule panneau posé dans un angle de la vitrine indique une ouverture à 10h30. Je consulte ma montre : 10h50. Mais rien ne bouge derrière les vitrines qui pourrait nous promettre une ouverture imminente. Nous capitulons. C’est dommage, regrette Fiston. J’aime bien ce qu’ils proposent.
Entre nous, tout va bien, rassurez-vous ! Ce qui nous sépare est le titre d’un roman d’Anne Collongues, offert par mon amie Nicole qui a le don de dénicher des pépites, et qui rappelle 
Un bout de ferraille ou de bois et mon imagination s’emballe. Mon génome compte peut-être le chromosome 23 en triple.