Nouvelle

-Je m’appelle Alice
-Et moi, c’est Nathalie.
C’est ainsi qu’a commencé notre relation. Depuis des années, je ne saurais dire combien, je croise régulièrement cette dame âgée dans les rues de mon quartier. Nous avons commencé à nous saluer plus récemment, mais là encore j’ignore depuis quand. Trois, quatre, six ans ? Les grandes villes ont cette capacité à rendre transparents. Plus on est nombreux, plus on est seuls. Perdus dans la masse, perdus dans la nasse.
Peut-être est-ce depuis le jour où, en allant prendre mon bus, je l’ai trouvée bloquée à la porte de son immeuble. « Vous pouvez m’aider ? » m’a-t-elle demandé. Le bois ayant gonflé après les fortes pluies, elle ne parvenait pas à pousser le battant. « Un artisan va intervenir», elle a précisé, tandis que je poussais la récalcitrante de toutes mes forces. Elle m’a remerciée d’un simple sourire. « Heureusement, il y a toujours quelqu’un pour m’aider.»
Ou encore depuis la fois où elle m’a hélée dans un rayon de la superette. « Vous qui êtes grande, vous pourriez m’attraper la conserve là-haut ? » J’ai souri, rétorqué que je n’étais pas si grande que ça, avant de me hisser sur la pointe des pieds autant que mes mollets me le permettaient et d’étirer le bras jusqu’à la douleur. Du bout des doigts, j’arrivais à rapprocher la boîte convoitée, puis à la saisir. « Vous avez besoin d’autre chose ? » ai-je demandé en la lui tendant. Le même sourire, suivi d’un serein « Je trouve toujours quelqu’un pour m’aider. »
Dans ce même magasin alimentaire, celui de notre quartier, j’ai entendu il y a peu un jeune magasinier la saluer par son prénom. Je l’ai imaginée lui demander quelque temps plus tôt : « Jeune homme, pourriez-vous m’attraper les yaourts là-haut ? Je m’appelle Alice ». Tout le quartier doit la connaître. Il faut dire qu’elle ne passe pas inaperçue avec son turban rose sur la tête et son chariot à courses orange, arborant le message Je fais les courses, pas la course.
Pourtant, si j’aperçois très souvent la tête rose, c’est toujours seule, tirant son chariot. Certaines personnes âgées du quartier passent des heures au bord de la chaussée, à papoter avec l’un, avec l’autre. Alice non. Trois mots et puis s’en va.
Un jour, le trottoir étant encombré de poubelles, nous avons hésité chacune quelques secondes pour nous y croiser. « Ce n’est pas moi qui suis grosse, c’est lui ! » elle a alors lancé avec un sourire espiègle en désignant son chariot d’un mouvement de tête, puis ajouté : « mais j’en ai besoin, il me stabilise ». Je ne sais plus trop ce que je lui ai répondu, une banalité aimable certainement. C’est ce jour-là qu’elle m’a dit son prénom, et moi le mien. Et nous nous sommes séparées sans plus de bavardage.
Depuis, nous échangeons un peu plus qu’un bonjour en nous rencontrant. Une nouvelle concernant le quartier, une appréciation de la météo du jour ou à venir… et je lui demande comment elle va. Elle me répond en quelques mots, jamais plus, comme si son temps était compté. Elle a dû se rendre chez le dentiste, ses nouveaux voisins ont entrepris de bruyants travaux, la boutique du rez-de-chaussée a changé sa vitrine… et j’en apprends un peu plus chaque fois sur elle. Trois fois rien, comme une histoire que je lirais cinq lignes par cinq lignes.
Une fois, je l’ai aperçue à deux ou trois encablures de chez elle assise sur un banc. J’ai posé mon séant à côté du sien et elle m’a confié son âge — 87 ans — et la difficulté à bien vieillir. J’ai osé lui demander si elle recevait des visites de temps à autre. Elle m’a répondu qu’elle vivait seule, par choix, qu’elle avait toujours tenu à vivre seule. Aussitôt cette phrase confiée, du bout des lèvres, comme si elle la regrettait, elle s’est levée et a poursuivi son chemin après un « à bientôt » radical.
Un jour que nous faisions la queue chez le primeur, elle a émis une remarque sur mes cheveux aux fils d’argent, disant que sa mère avait eu les cheveux blancs très jeune. « Et vous ? » me suis aventurée en me demandant ce que cachait son turban bien serré. La mystérieuse n’a pas répondu directement, a cité neuf frères et sœurs dont trois avaient eu les cheveux précocement blancs comme leur mère. « Question de génétique. Mais maintenant la chaîne est rompue », a-t-elle poursuivi de façon énigmatique alors qu’un voile triste traversait le bleu délavé de ses yeux. « Dix enfants, une sacrée famille ! » me suis-je exclamée pour chasser la grisaille. Mais comprenant à son sourire ouvert sur le lointain qu’elle n’en dirait pas plus, j’ai cru bon de changer de sujet.
Je pressens que le destin d’Alice n’a rien de commun. Et si je meurs d’envie de la presser de questions, je sais qu’elle ne me confiera rien d’autre que ce qu’elle veut bien. Une miette de temps à autre dont je dois me contenter.
« J’habite ici depuis vingt-deux ans, et vous ? Je ne parviens pas à évaluer depuis combien de temps on se croise dans le quartier. » Alice fixe son regard sur moi. « Vingt-deux ans ? Vous êtes arrivée toute jeune», dit-elle flatteuse. Et vous ? La question reste suspendue dans l’air comme un bout de fil accroché à une ronce, dont le temps seul aura raison.
-Le rouge vous va bien, dit-elle après trois secondes en pointant du doigt mon écharpe.
-Vous préférez le rose, vous, non ?
-Il va pleuvoir.
-Dépêchez-vous de rentrer. À bientôt, Alice
Alice n’est pas malentendante, j’en suis certaine. Elle me semble même avoir l’ouïe fine. Alors qu’est-ce qui la pousse à jouer avec ses interlocuteurs comme un chaton avec une balle ? J’aimerais bien le savoir.
-Bonjour Alice, vous êtes bien matinale !
-Vous aussi.
-Vous n’allez pas me voir pendant une semaine, je m’envole tout à l’heure vers la Tunisie.
-Un beau pays.
-Vous le connaissez bien ?
-J’ai beaucoup voyagé, en Afrique du Nord et ailleurs.
-Vraiment ?
-…
-Et ces voyages vous manquent ?
-Je me trouve bien ici, c’est tranquille.
-Avec votre chariot de courses qui veille sur vous.
Elle rit, de son petit rire râpeux que je commence à bien connaître.
-Vous savez ce qui est le plus important à mon âge ?
-Non, dites-le-moi.
-Le coup de pied aux fesses. Il n’y a que lui pour faire avancer.
Et son rire reprend.
-Vous aimeriez que je vous rapporte quelque chose de Tunisie ? Quelque chose qui vous rappellerait un bon souvenir ?
-Vous êtes gentille, mais non, les souvenirs ne servent à rien. Bon voyage, Nathalie.
-Prenez soin de vous, Alice.
Nous n’avons jamais autant bavardé mais, finalement, que sais-je de plus d’elle ? Qu’elle a voyagé, la belle affaire !
Je m’en ouvre à mon amie Patricia alors que nous sirotons une citronnade, attablées dans un café de Tunis.
-Cette femme est un mystère, elle se retranche derrière son armure, rien à en tirer. Et pourtant, elle est touchante, je sens qu’elle dissimule une histoire hors norme.
-Peut-être que son histoire est inavouable ? Qu’elle a été espionne ? Ou a trempé dans des affaires moches ?
-Je ressens, à l’écouter, plutôt de la douleur.
-Tu dois avoir un super stéthoscope parce que pour « entendre » ce qu’elle ne dit pas, faut être équipée !
-C’est aussi son regard qui parle. Elle doit être née en 1939, si elle a bien quatre-vingt- sept ans, au sein d’une tribu de dix enfants. Il a pu s’en passer des choses dans son enfance ! Maltraitance familiale, exil, déportation… va savoir.
-Tu connais son nom de famille ?
-Même pas.
-Va regarder sur les boîtes à lettres, l’interphone… tu vas trouver. Et après peut-être qu’on découvrira quelque chose sur Internet.
-Je ne crois pas utile de demander à la gérante de l’onglerie du rez-de-chaussée si elle la connaît. C’est pas le genre d’Alice d’aller se faire chouchouter.
-T’en sais rien.
-Non, j’en sais rien.
Quelque temps après mon retour de l’étranger, en passant devant l’immeuble d’Alice, je scrute l’interphone. Une vingtaine de noms et trois sonnettes vierges. Ce serait bien le style d’Alice de ne même pas avoir affiché son patronyme… Une fois de plus, je me prends à lui prêter une intention sans le moindre bout de justification.
Des jours sans l’apercevoir, à me demander s’il lui est arrivé quelque chose, si elle n’est pas malade. Ou même pire.
Je m’en ouvre au boulanger. « Je n’ai pas croisé ma voisine depuis une dizaine de jours, la dame au turban rose. Vous l’auriez vue ? » Il fronce les sourcils. Hèle son épouse, occupée à quelque tâche dans l’arrière-boutique : « Monique, t’as vu Alice récemment ? » La boulangère apparait dans l’encadrement de la porte :
-Non, c’est vrai, elle n’est pas passée cette semaine. Ni la semaine dernière, je crois. En général, elle s’offre deux chouquettes le dimanche, mais pas dimanche dernier.
-Deux chouquettes ?
-Oui, deux, jamais plus, jamais moins. Mais demandez à Kim, elle l’a peut-être vue.
-Kim ?
-La chinoise qui fait les ongles.
-Je vois, la dame du Palais des Lys.
Sur le chemin du retour, je pense encore à Alice. Je l’imagine chercher dans son porte-monnaie quelques pièces pour acquérir sa douceur dominicale et m’émeus à cette image. Quelques mois plus tôt, je l’avais rencontrée en sortant de chez le cordonnier. Elle avait désigné ses chaussures et dit qu’elle devrait les lui confier, que les coutures lâchaient. J’avais douté qu’il puisse faire quoi que ce soit de ces mocassins hors d’âge. D’ailleurs, quand je rencontrais Alice, bien après, elle ne portait toujours et encore que ces chaussures-là, tout comme sa veste en jeans à la coupe très large typique des années 90. Les pensions de retraite des femmes de cette génération sont minimes, on le sait.
Quand je pousse la porte du bar à ongles, un joyeux carillon retentit. Une jeune femme aux traits asiatiques, occupée à frotter des talons, lève la tête vers moi. « La patronne s’est absentée cet après-midi. Vous aviez pris rendez-vous ? » Plutôt que de chercher une justification simple à ma présence, je prends rendez-vous pour une manucure, le lendemain. De toute façon mes ongles ne demandent que cela.
Le fantôme d’Alice hante ma soirée. Je me demande où elle se trouve, crains je ne sais quelle infortune.
Kim m’accueille avec un large sourire que je reconnais. Combien de fois nous sommes nous croisées dans le quartier sans que je sache que c’était elle la reine du Palais des Lys ? Pendant que mes ongles trempent dans l’eau tiède, je me lance. Lui dis que je connais Alice, que je m’inquiète de ne plus la rencontrer depuis quelques jours. « Madame Frey ? répond-elle. Elle est venue se faire couper les ongles des pieds il y a peu. Avant de s’absenter quelques jours, m’a-t-elle précisé. » Madame Frey. Alice Frey. Je grave ce nom dans mon esprit.
-Elle s’absente souvent ainsi ?
-Une fois par an, peut-être deux…
Alice en vadrouille, j’ai du mal à le croire, je ne la voyais pas non plus fréquenter l’institut, vous me direz.
-On parle bien de la dame âgée qui porte invariablement un turban rose et tire un chariot de courses ?
-Bien sûr ! Il n’y a qu’une Alice ici. C’est ma propriétaire.
-La propriétaire de quoi ?
-De cette boutique et de mon appartement. Ainsi que de tout l’immeuble.
-Vous voulez dire de la vingtaine d’appartements ?
-Vingt-quatre exactement, plus la boutique. Elle occupe le plus petit au deuxième étage, un deux-pièces. Et moi, le trois-pièces juste au-dessus du sien.
-Je n’en reviens pas, je la croyais avec peu de ressources. Elle parait tellement isolée, aussi.
-Sans ressources, non, bien au contraire. Isolée, elle l’est, sans l’être. Les occupants de l’immeuble la saluent. Rien de plus. Elle n’est encline ni aux bavardages ni aux attentions. L’un de nous s’est aventuré l’année dernière à lui apporter une part de gâteau, elle n’en a pas voulu, invoquant son peu de goût pour le sucre. Elle l’a dit avec délicatesse mais elle l’a dit. Il y a une part de son être qui refuse qu’on s’occupe d’elle.
-Cette femme est un mystère.
-C’est exact et on respecte sa réserve. Je sais qu’on est quelques-uns à surveiller ses allers-venues, histoire d’appeler les pompiers si on ne la voit pas sortir. Elle doit s’en douter et j’imagine qu’elle est venue me confier ses pieds la veille de son départ pour m’en informer l’air de rien.
Incroyable vieille dame ! De mes ongles manucurés, à peine sortie de la boutique, je tape son nom sur Google : Alice Frey. Des tas d’articles sur la peintre belge disparue le 30 août 1981 à Ostende saturent l’écran de mon téléphone. Je scrolle. Néglige l’Alice Frey étudiante à Strasbourg. Ajoute l’adresse de l’immeuble d’Alice dans la barre de recherche. Cela ne donne toujours rien qui ressemble à mon Alice.
Son fantôme tourne dans mes pensées, me tient éveillée jusqu’à une heure avancée de la nuit. « Qui est-elle ? » J’ai beau tenter de me raisonner, me dire qu’Alice n’est rien de plus pour moi qu’une connaissance, que sa vie ne me regarde en rien, que sa volonté de dissimulation doit être respectée, que je n’ai pas à jouer les détectives comme Patricia m’y incite, mon esprit s’échauffe. Je me réveille le lendemain plus tard qu’à l’accoutumée. Il est presque neuf heures quand je parviens à me trainer dans la cuisine pour allumer la cafetière. Simultanément je lève le volet roulant pour laisser entrer la lumière encore faiblarde de ce jour d’automne, jette un regard machinal dans la rue. Un point rose suivi d’une tache orange défile sur le trottoir d’en face. Alice est de retour.
Cette synchronicité me coupe le souffle un instant. Je me reprends. J’ai le temps d’avaler mon petit déjeuner puis de m’habiller. Je vais aller me poster au carrefour de le plus proche et quand Alice retournera chez elle, je serai sur sa route.
Il est près de 11h quand la silhouette d’Alice se dessine au fond de la rue de droite. Je fais mine de téléphoner pour justifier ma présence statique en ce lieu. Et c’est finalement Alice qui, me voyant à son tour, traverse la rue, son chariot sur ses pas, pour venir à ma rencontre. Je rengaine mon téléphone.
« Bonjour Alice, je suis contente de vous voir ! Je pensais à vous justement, je m’inquiétais, ça fait longtemps que je ne vous avais pas croisée ! »
Elle m’offre un grand sourire : « Moi aussi je suis contente de vous voir. Vous allez bien ? ».
-Tout à fait. Et vous ?
-Comme une vieille, ni plus ni moins.
-Vous aviez disparu. Des soucis ?
-Votre rouge à lèvres est vraiment joli, il illumine votre sourire.
-Vous n’en mettez pas, vous ?
-Autrefois, mais plus maintenant, je n’ai plus besoin de séduire ! dit-elle avec une lueur espiègle dans les yeux.
Elle glousse et me quitte sur un « A bientôt, Nathalie » entre deux éclats de gorge.
Je la regarde s’éloigner un instant avant de la rattraper. « Je vais dans votre direction ! » Nous cheminons sur une centaine de mètres côte à côte, mes pas calés sur les siens. « Je me suis fait faire une manucure, en bas de chez vous », dis-je en agitant mes doigts sous son nez. Elle sourit, me dit que j’ai de belles mains. Ajoute que Kim est une voisine charmante. « C’est tellement agréable et utile d’avoir de bonnes relations avec ses voisins. Elle habite l’immeuble ou elle a juste la boutique ? » demandé-je ingénument. Alice redresse son chariot, s’arrête. « Elle habite au-dessus de chez moi », me répond-elle en plantant ses yeux dans les miens pour y puiser mes intentions. Je lui souris pour cacher mon trouble.
-Me voilà arrivée, à bientôt Alice.
-A bientôt, Nathalie.
Je peine à trouver mes clés au fond de mon sac. Alice s’est éloignée de quelques mètres quand un éclat de rire rauque résonne dans la rue.
Comme si elle s’était bien moquée de moi.
C est super, tres bien écrit. Je ne savais pas que tu avais ce talent. Merci de m avoir envoyé ce mail. C est une belle découverte.
Bises Marie-Françoise
Merci Marie-Françoise ! Une prochaine fois c’est une expo que nous partagerons. Bises