Léone attrape le sac poubelle d’une main, la clé de l’autre, claque la porte de son appartement et sort de l’immeuble pour jeter le sac dans le container, installé par la mairie au bout de sa rue. Terminé le ramassage des bacs rue par rue, numéro par numéro, il coûtait trop cher. Désormais un container par quartier, et à chaque habitant de se coller à la besogne !
Comme dirait madame Bois, s’amuse Léone en retournant chez elle, c’est pas pour autant que les impôts vont baisser ! Sa coiffeuse ne peut pas s’empêcher de donner des coups de griffes à l’équipe municipale, c’est même son passe-temps favori. Le bord politique a changé lors des dernières élections mais peu importe, madame Bois a des griefs et quiconque veut bien consacrer deux minutes à l’écouter en prend plein les oreilles !
Oups !
De retour devant son immeuble, Léone fronce les yeux en constatant que le voyant du lecteur de badge refuse de passer au vert. Elle comprend, à la troisième tentative, qu’elle n’a pas le bon badge. Que le trousseau de clés qu’elle tient en main est celui d’Agathe, venue exprès la veille le lui déposer ! Pendant que sa copine se dore la peau sous le soleil de Maurice, Léone doit s’occuper de ses plantes, petits services entre amies.
Léone se souvient d’avoir déposé la clé d’Agathe dans le vide-poche de l’entrée… là où elle met la sienne et la reprend les yeux fermés. Elle aurait mieux fait de les ouvrir parce que, maintenant, elle est à la rue. En chemise et pantalon, sans manteau, sans téléphone. Ce soir, elle n’ira pas danser, n’en déplaise à Rika Zaraï.
A la rue
À quoi bon se mettre sur son 31 pour sortir cinq minutes de chez soi ? Léone a enfilé sa grosse veste en laine qui ne ressemble plus à rien et ses vieilles Ugg. À cette heure entre chien et loup, elle sait qu’elle ne rencontrera personne. Et c’est bien le problème désormais.
Elle se ratatine sous le porche de l’immeuble. Être dotée de la capacité à traverser les murs, comme le héros imaginé par Marcel Aymé, l’aurait bien arrangée mais elle doit composer sans, même si c’est contrariant. Analyse de la situation : à ne pas bouger, elle va se transformer sous peu en bloc de glace ; mais avec ses boots avachies aux pieds, elle ne risque pas d’aller bien loin, d’autant qu’elle n’a ni argent ni carte de transport avec elle. Les seules personnes qui possèdent la clé de l’appartement sont : son mari qui l’a prévenue qu’il rentrerait tard du travail ce soir-là ; son fils qui habite à l’autre bout de la ville, sous réserve qu’il soit chez lui, ce bourlingueur ! Impossible à vérifier sans téléphoner.
Que doit-elle envisager ? Attendre son mari dans le bar le plus proche ou sonner chez les voisins jusqu’à ce que l’un d’entre eux consente à lui ouvrir ? L’affaire n’est pas gagnée car les habitants de l’immeuble semblent posséder un penchant paranoïaque, du fait des affichettes collées dans tous les coins — Refermez bien la porte derrière vous ! ; Interdiction de révéler le code de l’ascenseur à toute personne extérieure ; Livraison en étage interdite…— et elle n’en connaît aucun ! Avec son mari, ils n’ont emménagé que deux semaines plus tôt et n’ont pas eu le temps de vraiment lier connaissance. Le bar est certainement l’option la moins gênante… sauf qu’il lui faut être certaine que son époux viendra l’y retrouver… pour régler la note !
Une aide inattendue
Elle en était à ce stade de ses cogitations, qu’un voisin et son chien se présentent devant la porte, tournent leurs têtes vers elle, suspicieux. « Je suis Laure Linotte, la nouvelle habitante du 4e, mais j’ai oublié ma clé, je dois attendre le retour de mon mari », se justifie-t-elle. L’homme lève un sourcil, la détaille des cheveux aplatis aux boots hors d’âge, le clébard vient lui renifler les pieds. « Du 4e ? » dit-il, avant d’entrer dans l’immeuble tout en prenant soin de refermer aussitôt la porte pour bloquer Laure à l’extérieur. Elle le voit inspecter la façade des boîtes à lettres, récupérer un feuillet publicitaire dans la sienne… et venir lui ouvrir la porte. « Vous serez plus au chaud à l’intérieur, madame Linotte », lui dit-il. Le temps qu’elle se saisisse de la proposition, il a filé, le chien sur ses talons, au fond du couloir vers la seule porte d’appartement du rez-de-jardin.
Léone appelle l’ascenseur, en s’interrogeant sur ce qu’elle aurait fait, elle, dans pareille situation. N’aurait-elle pas proposé son téléphone, un siège, un café ? Un minimum de convivialité, non ? Elle est au chaud, c’est déjà pas mal.
Léone s’assoit à même le sol moquetté, devant sa porte. Il doit être dans les 19 heures passées de dix ou vingt minutes, selon ses estimations, puisqu’elle se mettait à préparer le repas quand elle a pensé à sortir la poubelle qui débordait. Et quand son mari annonce rentrer tard, il arrive en général entre 20 h 30 et 21 h 30 grosso modo. À moins qu’il la prévienne entretemps qu’il va rentrer vraiment tard. À moins qu’il tente de la prévenir qu’il va rentrer vraiment tard … Est-ce qu’il s’inquiètera si elle ne lui répond pas ? Est-ce qu’elle entendra la sonnerie à travers la porte ? Son téléphone est posé sur la table de la cuisine dont la porte est ouverte, alors peut-être. Est-ce qu’il a la clé au moins, Paul ? Il ne s’en soucie guère puisqu’il est certain qu’elle lui ouvrira. Sauf que ce soir précisément s’il l’a oubliée, ça n’ira pas. Ca n’ira pas du tout.
Avec des si
D’abord, Paul sonnera au visiophone en lui décernant sa grimace habituelle. En principe, Léone devrait entendre le carillon puisqu’il est installé contre la porte d’entrée et qu’ainsi seule l’épaisseur du mur les sépare, le carillon et elle. Elle descendra dans le hall, ouvrira la porte à son mari qui, entretemps, impatient, aura sonné à nouveau. Et après, quand il aura assimilé l’ampleur du problème, que décideront-ils ? De téléphoner à leur fils, et de l’attendre en dînant tranquillement à la brasserie du quartier ? Ou alors, Paul ira le retrouver à mi-chemin, tandis que Léone continuera à attendre sur le palier ? Elle serait mieux à patienter au café de l’angle avec la carte bancaire de Paul… Mais si Achille ne décrochait pas ou leur disait qu’il se trouve à perpette les olivettes et que personne n’a accès à son domicile pour récupérer leur clé ? Il ne resterait que l’option serrurier. À cette heure tardive, avec une porte blindée et des corniches anti-dégondage, ça prendra une plombe et coûtera un oeil. Vaudrait certainement mieux aller à l’hôtel. A condition d’être certain qu’Achille se manifeste très vite. Parce qu’une nuit à l’extérieur en mode aucun bagage, pourquoi pas, mais plus… compliqué, assurément.
Et si Léone entrait chez elle par la porte-fenêtre donnant sur le balcon ? En enjambant le garde-corps de celui de ses voisins, en se gardant de regarder le jardin en contre-bas, ce devrait être possible. A condition que la dite porte-fenêtre soit entrouverte, ce qui n’est pas certain du tout avec le froid automnal qui s’est installé depuis quelques jours. D’ailleurs est-ce que, seulement, les voisins la laisseront entrer chez eux et se livrer à pareil exercice? Encore moins certain, alors qu’elle ignore encore à quoi ils ressemblent. Le paradoxe des grandes villes où l’on vit serrés les uns contre les autres dans l’isolement.
Conjectures
L’ascenseur s’octroie des allers-retours mais délaisse le 4e. Quelle heure peut-il bien être ? Léone fixe la grille d’évacuation des fumées. 52 lames qui la regardent depuis un temps infini. À les compter et recompter, sa vue se brouille.
Elle pourrait sonner chez son voisin de palier justement, en profiter pour se présenter, et lui emprunter un bouquin, un magazine, un bloc note et un stylo, un jeu de cartes…, un truc, n’importe quoi, pour l’occuper. Ou plutôt chez celui du rez-de-jardin, déjà au fait de sa galère., ça sonnerait moins opportuniste.
Quelle est la probabilité que son mari n’ait pas sa clé avec lui ? Achille, l’hôtel, le balcon, le serrurier… elle en a le cœur qui joue du tambour.
Et s’il ne rentrait pas ? Un accident, une agression… ça peut arriver à tout le monde. Elle ne pourrait même pas être prévenue. Son palpitant accélère le tempo.
Qu’est-ce qu’on fait quand on n’a plus rien ? On se rend au commissariat ? Elle ignore où il se situe dans cette ville dont elle ne sait pas grand-chose encore, mais en s’informant auprès de passants, elle trouverait. Il vaudrait mieux qu’il soit à proximité parce qu’avec ce froid et chaussée comme elle est, elle risquerait d’y laisser sa peau…
Va et vient
L’ascenseur fait à nouveau entendre le chuintement qu’elle connaît bien désormais. Elle se prend à l’imiter. Chuiiiii-toc. Elle lève les yeux vers le panneau lumineux : 6. Et le 4, c’est pour quand ?
Elle a soif maintenant et, plus elle y pense, plus elle a soif. Même le comptage des lattes de la grille ne la divertit plus. Elle se remémore la présence d’un robinet près des caves, celui qu’utilise l’agent de nettoyage. Elle se ravise : si elle descend au sous-sol, elle ne pourra plus remonter sans badge, à cause des parano de service.
Enfin !
Chuiii-toc. Les portes glissent, Paul apparaît. « Qu’est-ce que tu fais là, t’es punie ? » dit-il avec un large sourire. Il sort la clé de sa poche. Léone a l’impression qu’un ballon d’hélium la soulève, que son cœur décélère après s’être pris un dos d’âne.
— Quelle heure il est ? Je me suis trompée de clé, j’étais coincée dehors…
— Mon entretien avec le dernier candidat a été annulé, c’est une chance, tu aurais pu attendre encore une bonne heure… mais pourquoi tu ne m’as pas appelé ? Y’a bien quelqu’un qui t’aurait prêté un téléphone !
— Je ne connais pas ton numéro.
— J’ai le même depuis notre rencontre.
— Il est enregistré, je me fiche de le connaître.
— Et celui d’Achille ?
— Pareil !
— Tu ne voulais pas te faire tatouer le haut de la fesse ? Tu sais qu’y faire inscrire maintenant.
— Malin ! Si j’en avais besoin il me faudrait demander à quelqu’un de me mâter le derrière.
— Je suppose qu’il n’y a rien de prêt pour le dîner puisque tu préfères la compagnie du palier à celle des fourneaux…
— De plus en plus spirituel.
— On sort se restaurer ?
Léone enfile un manteau et des mocassins.
— Je suis quand même plus présentable ainsi. Je ne prends pas mon sac, tu as tout ce qu’il faut ?
— Absolument.
— Et n’oublie pas la clé !
Paul lui décerne un sourire ironique en verrouillant la porte dans un mouvement exagéré.
Fin de soirée
Le restaurant diffuse une musique apaisante. La cuisine est excellente.
— On a passé une bonne soirée finalement, commente Léone.
Paul fouille ses poches. Son visage se crispe :
— Je crois avoir oublié mon téléphone dans l’entrée, c’est bête !
Léone le regarde, livide.
— T’as ton portefeuille au moins ?
— Non.
— Tu n’as pas de quoi régler la note ?
— Non.
— Qu’est-ce qu’on fait ?
— Je sais pas. On propose de faire la plonge ? On demande un crédit sur notre bonne tête ? Tu laisses un bijou en gage ?
— Idiot, je n’ai rien de valeur sur moi !
— Alors c’est toi que je vais laisser en gage.
— Pas question ! C’est toi qui restes et moi qui vais chercher une carte bleue. En me dépêchant, j’en ai pour vingt minutes aller-retour, en prenant mon temps une grosse demi-heure a minima. En attendant, compte les lattes du parquet, mon chéri !